Implosion de la gauche, explosion de la droite : quelles sont les causes de cette situation, et comment la surmonter ?

Visible depuis plusieurs années, la crise des partis politiques traditionnels est entrée dans une phase aiguë. Les électeurs se défient, les militants s’en vont, l’ensemble des citoyens assiste, lassé, à des tragicomédies qui ont été trop souvent jouées. Les raisons de cette crise varient selon chaque parti, mais le fait est que toutes les formations classiques sont frappées : le Parti communiste subit les conséquences de l’effondrement du communisme à l’Est, et meurt de ne pas avoir le courage de se réformer. Le Parti socialiste subit le choc des rivalités entre candidats à l’Elysée, tellement violentes qu’elles ont détruit sa capacité de réflexion et proposition. A l’implosion de la gauche, correspond l’explosion d’une droite qui est elle aussi victime de la bataille entre « présidentiables » et qui ne sait comment résoudre le problème électoral que lui pose le Front national.

TRADITIONS

On ne saurait cependant s’en tenir à ce banal constat. Nous ne sommes pas de ceux qui se réjouissent du malheur des autres, et le débat politique ne peut s’en tenir à un perpétuel dénigrement des politiciens. Comme la nature, la démocratie a horreur du vide, et l’histoire nous a appris que quand la classe politique ne se montre pas à la hauteur de sa tâche, ce sont toujours les démagogues et les violents qui prétendent à sa succession.

Nous savons aussi qu’il n’y a pas de démocratie sans débat entre des traditions différentes qui ont à charge d’exprimer leurs projets. Il est bon qu’il y ait des libéraux attentifs aux excès de l’étatisme, des jacobins soucieux, lorsque l’heure est grave, du salut public, des socialistes qui désirent la justice, des démocrates-chrétiens et des laïcs, voire des communistes rénovés…

Il est bon, aussi, qu’il y ait des royalistes pour rappeler que le rôle d’un Etat arbitral est de respecter la diversité des traditions politiques, d’équilibrer l’exigence de liberté et l ‘exigence d’égalité, de composer les traditions distinctes et d’incarner l’unité de la nation. A nos yeux, la crise des partis politiques n’est donc pas un malheur à exploiter mais un affaiblissement dangereux de la vie démocratique que la royauté a pour fonction de garantir. A quoi bon « couronner la démocratie », selon notre expression favorite – c’est-à-dire lui donner un symbole et un principe d’unité – si cette démocratie n’était plus qu’une forme vide de sens ?

Ce point précisé, comment remédier à la carence du débat civique et à l’absence de projets explicites ?

QUE FAIRE ?

D’abord en renversant la logique actuelle de l’action politique. A droite comme à gauche, depuis une dizaine d’années, on a pris la fâcheuse habitude de donner la priorité au calcul tactique à très court terme : éliminer le plus proche rival, gagner la prochaine échéance électorale. Ce faisant, les projets politiques sont devenus de vagues slogans, et les idées directrices ont été réduites à l’état d’instrument. Nos traditions politiques ne pourront revivre et les formations qui s’en inspirent ne pourront être clairement identifiées que si on donne à nouveau la primauté aux idées, d’où découleront des projets pour l’Etat et pour la société, en fonction desquels il sera possible de se situer clairement dans le paysage politique.

Par voie de conséquence, il importe que chaque tradition politique se livre à un travail critique sur elle-même : Il ne s’agit pas que les socialistes, les libéraux, les gaullistes, etc. se réfugient dans leur passé et s’y enferment, mais au contraire qu’ils fassent le tri entre les idées épuisées et celles qui demeurent vivantes et porteuses d’avenir.

Ce travail critique aurait tout avantage à être accompli au grand jour et dans le débat permanent : une des causes de la crise des formations politiques est qu’elles se sont éloignées des milieux intellectuels et scientifiques – quand elles ne manifestent pas à leur égard une ironie ou un mépris démagogiques. Rétablir le lien entre la pensée libre et l’action est une nécessité urgente, toujours promise par les partis politiques, mais toujours remise au lendemain.

Dès lors que chacune de nos grandes traditions politiques aura retrouvé son identité et réaffirmé son projet, le débat démocratique dans son ensemble gagnera en clarté (il vaut mieux juger un parti selon la fidélité à sa tradition que selon son « look » et sa stratégie de communication) et nombre de débats stratégiques se trouveront immédiatement résolus notamment la lancinante question de l’alliance avec le Front national, qui empoisonne la droite mais qui ne peut même pas se poser à un libéral et à un gaulliste authentiques.

Restera la rivalité entre les personnes, d’autant plus vive qu’elle s’inscrit dans la logique de l’élection présidentielle. Nous constatons à quel point cette rivalité est pernicieuse pour les partis. Nous savons aussi qu’elle est inhérente au système politique qui est le nôtre. Pour dépasser ce type d’affrontement, il faudrait que le chef de l’Etat soit mis hors compétition, institué comme arbitre vrai…

***

Article publié dans le numéro 541 de « Royaliste » – 10 juillet 1990