Nous devrions être ravis. En peu de mois, que de progrès pour les idées que nous défendons ! Le roi Siméon, désigné comme chef du gouvernement de la Bulgarie. Le roi Michel, appelé par le président de la République roumaine à participer au relèvement de son pays. Et maintenant Mohamed Zaher Shah, qui apparaît comme le seul recours possible en Afghanistan.

Il y a vingt ans, les thèmes royalistes étaient considérés, au mieux, comme d’aimables utopies. Il est maintenant banal de considérer les rois et les princes comme des arbitres « naturels », de les appeler aux affaires pour rétablir la démocratie après une guerre civile ou une phase totalitaire, de les prier de bien vouloir assurer le redressement de leur pays. L’exemple de Juan Carlos d’Espagne a été médité, mais aussi celui de Norodom Shihanouk, et tout commentaire risque désormais de paraître fastidieux.

Cependant, à l’heure où de dangereux irresponsables appellent à la guerre des civilisations, il est bon de souligner que la symbolique royale a des effets positifs dans l’Espagne latine et catholique, dans la Bulgarie slave, orthodoxe et musulmane, dans la Roumanie latine et orthodoxe, dans l’Asie musulmane et dans l’Orient bouddhiste – sans oublier nos « vieilles » monarchies scandinaves et protestantes. Voilà un intéressant phénomène politique, intimement lié à la singularité nationale ! Or il contribue à la bonne intelligence de peuples vivants selon des cultures très différentes et situés de diverses manières dans le processus complexe et violent de la modernité.

En Orient et en Occident, cette symbolique royale est d’autant plus pacifique et apaisante que les princes et les rois appelés ou rappelés aux affaires ne posent pas de préalable institutionnel : ils ne demandent pas la restauration de la monarchie, mais offrent de servir leur pays selon sa légalité constitutionnelle. Ce qui n’exclut pas des évolutions, dès lors qu’elles seraient délibérément voulues par le peuple…

Oui, vraiment, nous devrions être ravis de trouver dans l’actualité tant de matière à réflexions édifiantes.

Tel n’est pas le cas. Tout simplement parce que l’ « évidence » de la fonction royale s’impose sur fond de catastrophe. C’est après le martyre du Cambodge et de l’Afghanistan qu’on s’en remet à des rois. C’est après le désastre stalinien, aggravé par une décennie d’ultralibéralisme, qu’on s’aperçoit que Michel de Roumanie et Siméon de Bulgarie pourraient être utiles.

Faut-il donc attendre que des peuples soient épuisés par la guerre et la misère pour mettre en pratique des démonstrations vieilles comme le monde ? Pour nous, quelle amertume. On aurait pu éviter, voici dix ou vingt ans, tant de tragédies. Il suffisait d’avoir la force d’aller contre les préjugés de l’époque. On n’a pas eu ce courage minuscule, et ce sont des populations entières qui ont été sacrifiées dans la compassion générale, lorsqu’il y avait la guerre, puis dans l’indifférence totale quand il y avait « seulement » la misère et le désespoir.

Craignons que l’intérêt distant pour Michel et Siméon, craignons que le soutien empressé à Zaher Shah ne soient finalement que des ruses de cette indifférence de plomb. On va chercher l’homme providentiel, ou il paraît s’imposer comme tel, mais il peut donner prétexte à la défausse. Que le « père de la nation » s’emploie à calmer ses enfants terribles qui menacent nos vies et nos intérêts ! Que le « roi-sauveur » se débrouille avec ses miséreux qui troublent de temps à autre notre bonne conscience !

Après les premiers secours humanitaires, on les laissera seuls. Seuls, face aux immenses difficultés que soulève la reconstruction politique, économique et sociale d’un pays ravagé. Seuls, avec la promesse de subsides qu’il faut négocier pied à pied avec les maîtres chanteurs du FMI. Seuls, face aux milieux du crime organisé. Contrairement à ce que croient certains, la symbolique n’est pas une magie, et la royauté ne recèle aucune puissance ésotérique. En chaque pays, l’œuvre proprement politique (l’unité, la justice, la liberté) ne peut s’accomplir que dans une forte relation dialectique entre le pouvoir et le peuple et dans la coopération entre les nations. Quand le roi est de retour, ce n’est qu’un commencement.

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Editorial du numéro 779 de « Royaliste » – 2001.