Contre l’idée largement répandue d’une société individualiste, éclatée, sans classes, deux sociologues démontrent en toute rigueur l’existence de la classe bourgeoise et la réalité de sa domination.

La rigueur scientifique n’exclut pas le plaisir des curiosités qui peuvent être satisfaites. Preuve en en le nouveau livre des Pinçon (1), forte synthèse de leurs travaux antérieurs, qui comble notre désir d’en savoir plus sur la société française et d’en apprendre un peu sur-nous mêmes. A part les ouvriers et les paysans précisément désignés comme tels par leur travail, beaucoup se demanderont, au vu du titre, s’ils appartiennent ou non à la bourgeoisie. Pour se libérer l’esprit de toute angoisse, autant aller tout de suite à la page 31, où l’on trouvera vingt questions en forme de test qui permettent de clarifier la situation sociale de chacun, selon une définition pertinente de la bourgeoisie.

Cette définition s’inspire de la pensée de grands auteurs (Marx, Bourdieu) et procède de remarquables enquêtes de terrain, approfondies et novatrices (2). Celles-ci ont démontré l’existence d’une classe qui semblait avoir été fabriquée pour les besoins de la cause communiste, et que les excès de polémiques envieuses avaient rendu insignifiante. L’autre, dès qu’il possède quelque bien, est toujours un sale bourgeois aux yeux de celui qui possède encore moins. Et l’opinion courante considérera comme « bourgeois » celui qui est propriétaire d’une modeste maison ou d’un petit appartement.

Or les preuves de vraie bourgeoisie sont aussi difficiles à réunir que celles, autrefois, de bonne noblesse. Il faut accumuler du capital, certes, mais pas seulement économique et financier. Aux biens immobiliers, suffisants pour qu’on paie l’impôt sur la fortune, il faut ajouter beaucoup de capital culturel, du capital social, du capital symbolique. La bourgeoisie, c’est à la fois une manière d’être et d’avoir, décrite ici avec beaucoup de finesse.

En compagnie des Pinçon, les voyages sociologiques sont toujours instructifs et distrayants. Leur conclusion est d’autant plus frappante. La bourgeoisie est une classe solidement constituée, la seule qui soit pleinement cohérente et bien identifiable. Cette classe a gagné la bataille sociale, et s’affirme comme classe dominante. Celle-ci utilise l’idéologie à la mode (individualiste, concurrentielle, méritocratique) sans la mettre en pratique puisque la bourgeoisie est un agrégat de grandes familles riches qui cultivent les « valeurs traditionnelles » et qui savent très bien protéger leur patrimoine matériel et culturel.

Cette classe militante a-t-elle conquis la réalité du pouvoir politique dans notre pays ? C’est le point dont il faudra débattre.

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(1) Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, 2000.

(2) cf. les entretiens avec les auteurs publiés dans nos colonnes sur les Grandes fortunes, et les Nouveaux patrons.

 

Article publié dans le numéro 758 de « Royaliste » – 30 octobre 2000