La campagne électorale bat son plein au Parti socialiste en vue du congrès de Rennes. Elle est symptomatique à plusieurs égards.

La préparation du congrès de Rennes rend manifeste la crise profonde qui affecte le Parti socialiste depuis plusieurs années. Mais cette crise ne tient pas, ou pas seulement, au spectacle confus que nous aurons sous les yeux jusqu’en mars.

D’une part, les luttes d’appareil, le conflit autour des motions et le choc des ambitions font partie de la vie normale d’un grand parti démocratique. Il est d’autre part logique, dans notre système politique, que la question du candidat socialiste à la Présidence soit posée, et qu’une bataille s’engage entre les principaux dirigeants pour garder ou prendre le contrôle de l’appareil du parti afin de se faire désigner par celui-ci le moment venu. Enfin, la contradiction qui existe entre la tradition contestataire et revendicative des socialistes et le fait qu’ils assument le gouvernement du pays n’est pas insurmontable et certainement pas destructrice.

Préoccupé par ces difficultés et par ces malaises, le Parti socialiste ne prend guère au sérieux trois symptômes qui annoncent un déclin rapide si aucun remède n’est trouvé :

1) La faiblesse de sa réflexion fondamentale, qui explique l’absence de projet politique global. A l’automne 1988, Pierre Mauroy avait annoncé un « congrès idéologique ». Le texte des motions en concurrence et la tonalité des affrontements ont réduit à néant cette nécessité. Peut-on espérer un redressement après Rennes, comme on l’avait espéré après les présidentielles, après les municipales, après les européennes ? Non, puisque la question des législatives va bientôt se poser. A terme, cette insouciance est catastrophique car un parti politique ne peut exister sans pensée et sans projet. Pourtant, le Parti socialiste dispose, parmi ses adhérents et sympathisants, de nombreux intellectuels qui pourraient – et qui souhaiteraient – alimenter la réflexion commune. Faute d’être écoutés ou lus, certains (beaucoup ?) abandonnent discrètement le P.S. Et celui-ci, faute d’être irrigué par les débats généraux, perd les militants qui, venus par conviction, se voient mobilisés dans les guerres entre factions.

2) Par voie de conséquence, le P.S. tend à devenir un parti d’élus, et de fonctionnaires – de l’appareil du parti, et de l’appareil d’Etat : une vaste technostructure, coupée de la « base » des militants et des adhérents qui regardent passer les puissants et qu’on mobilise pendant les campagnes électorales.

3) Pour les deux raisons qui précèdent, la direction du P.S., toutes tendances confondues, ne connaît pas seulement un décalage, mais vit dans un dédoublement permanent sans s’apercevoir que l’opinion publique n’est pas dupe de ses mines hypocrites et de ses déclarations alambiquées. Comment croire en effet que Laurent Fabius et Lionel Jospin s’affrontent sur leurs motions, alors que toute la presse les désigne comme présidentiables ? Comment croire que le congrès de Rennes sera un grand moment démocratique, alors que tout le monde sait que chaque courant accumule les fausses cartes ? Comment croire aux déclarations de fidélité à François Mitterrand de ceux qui font comme si le mandat présidentiel devait s’achever l’année prochaine ? L’homme loyal en public est l’intriguant du sérail. Le démocrate modèle est le manipulateur de cartes. Le socialiste déclaré ne croit plus qu’aux rapports de forces. Mais le jeu n’abuse plus personne.

Ces points ne sont pas soulignés dans une intention polémique. Il s’agit seulement de rappeler qu’un autre grand parti de gauche, aujourd’hui déliquescent, a connu la sclérose intellectuelle, la bureaucratisation et le dédoublement de personnalité, et que le Parti socialiste n’est pas à l’abri d’un déclin du même type. Il s’agit aussi de rappeler que le président de la République nomme toujours le Premier ministre, et que le choix du successeur de Michel Rocard peut bouleverser les stratégies les mieux affinées.

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Article publié dans le numéro 530 de « Royaliste » – 5 février 1990