Les gouvernements socialistes qui se sont succédé depuis dix ans ont-ils tenu leurs promesses ? Et sinon, pourquoi ?

Le temps qui passe finit par brouiller les repères et efface jusqu’au souvenir de débats qui ont passionné le pays. C’est à peine si nous nous souvenons de la grande frayeur cultivée par la droite en 1981 et des perspectives catastrophiques qu’elle annonçait du matin au soir : inflation à 20%, conquête du pouvoir par les communistes, climat d’anarchie provoqué par les surenchères gauchistes dans le domaine social, perte totale de crédit de la France dans le monde…

Rien de tout cela ne s’est produit, heureusement, et l’optique gestionnaire qui a prévalu pendant les trois années du gouvernement Rocard ne doit pas nous faire oublier les grandes réformes qui ont transformé les structures de notre pays et modifié notre vie – sans la changer vraiment. Il ne fait plus de doute aujourd’hui que la décentralisation, même si elle reste assez extérieure aux préoccupations des citoyens, constitue une réforme majeure dont nous n ‘avons pas encore mesuré tous les effets positifs (la conduite des affaires régionales assurée désormais par des élus) et négatifs (la reconstitution de féodalités). Les nationalisations, tant contestées en 1982, ont été finalement positives même si l’Etat ne s’est pas suffisamment servi du secteur public dans la conduite de sa politique économique. N’oublions pas non plus, parmi les réformes des gouvernements de Pierre Mauroy, l’abolition de la peine de mort, la retraite à soixante ans, la disparition des juridictions spéciales, la réduction à 39 heures de la durée du travail, l’impôt sur les grandes fortunes, les radios libres (hélas récupérées par des hommes d’argent), les grands projets architecturaux qui marqueront l’époque…

Comme chacun sait, l’économie est le point noir des gouvernements de gauche qui se sont succédé. A la politique de relance, qui a échoué faute de décisions pleinement cohérentes (forte dévaluation notamment) a succédé une politique de rigueur dont nous ne sommes toujours pas sortis et qui a pesé sur le gouvernement de Laurent Fabius puis sur celui de Michel Rocard. Certes, l’inflation a été jugulée, certes le franc est fort, mais la politique de rigueur n’a pas réglé le problème lancinant du déficit du commerce extérieur et elle a contribué à accroître le chômage. Dans la colonne négative du bilan, il faut également inscrire l’absence, jusqu’en 1991, d’une politique de la ville, le développement de la spéculation boursière et surtout l’accroissement considérable de la grande pauvreté. La rigueur a d’abord pesé sur les faibles, les salariés ont été sacrifiés sur l’autel du profit – qui n’a pas été suffisamment investi dans l’économie et beaucoup trop dans des opérations financières.

Et Michel Rocard ? Il a déçu, même ses propres amis : on attendait Mendès-France, un grand réformateur, et nous avons eu un chef de gouvernement soucieux de sa future campagne présidentielle et donc peu pressé de prendre des décisions sur des sujets sensibles. Sans doute, Michel Rocard a permis un accord décisif sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie qui a permis d’éviter la guerre civile, fait adopter le statut de la Corse et posé utilement de nouveaux principes de redistribution du revenu national (Revenu minimum d’insertion, Contribution sociale généralisée) mais il n’a pas su engager une véritable lutte contre l’exclusion sociale et sa conception de l’Etat « modeste » ne lui a pas permis de donner un dynamisme réel à son équipe gouvernementale – tiraillée en outre par les luttes entre courants du Parti socialiste.

Ce bilan est rapide, donc incomplet, et risque donc de passer pour injuste. Mais l’histoire des gouvernements socialistes n’est pas encore possible tant nous manquons de recul et il s’agissait seulement de poser quelques repères afin de mieux souligner la tâche que le gouvernement d’Edith Cresson doit accomplir :

– même si quelques ébranlements ont eu lieu, la haute administration de meure engoncée dans un système de castes qui nuit à son efficacité et qui contredit le principe démocratique. Or les principes d’une réforme de grande envergure ne sont même pas énoncés.

– le dogme de l’équilibre budgétaire et l’obsession du franc fort ne peuvent tenir lieu de politique économique. Là encore, un vaste débat devrait s’engager et de nouveaux choix se raient à faire.

– la question de l’indépendance de la justice n’est toujours pas sortie du domaine des polémiques et des revendications de la corporation judiciaire. Plutôt que de promettre, comme on le fait depuis des décennies, il vaudrait mieux tenir – et donner à la justice les moyens financiers de son bon fonctionnement.

– l’intégration des exclus, français et immigrés en quête de citoyenneté, demeure le problème fondamental à résoudre, si l’on veut maintenir la paix civile et faire reculer l’extrémisme politique. Il semble que cela soit enfin compris.

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Article publié dans le numéro 562 de « Royaliste » – 1er juillet 1991