Le texte du projet de loi sur la laïcité n’est pas encore déposé. Nous nous garderons donc de tout jugement sur la manière dont le législateur traduira les souhaits exprimés par le président de la République.

Comme les polémiques risquent de se poursuivre, nous publions cependant quelques opinions sur le sujet et sur la manière dont certains supposent que des royalistes peuvent l’envisager.

1/ En ce qui nous concerne, il serait bon de commencer par balayer les clichés sur « l’alliance du trône et de l’autel » et sur la « monarchie de droit divin » : divers chercheurs ont montré dans nos colonnes la complexité des relations entre le politique et le religieux avant la Révolution.

2/ Contrairement à un préjugé encore trop courant, la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel est un principe fondamental dans la tradition de la monarchie capétienne, qui est largement constitutive de l’Etat moderne. Plus précisément, notre tradition royale trouve sa source dans la Bible et sa référence première dans les rois d’Israël. Elle est évidemment marquée par la logique de la religion chrétienne, qui a dépassé depuis longtemps son moment théocratique.

3/ Si l’influence judéo-chrétienne est décisive dans la philosophie politique européenne et dans l’évolution historique des monarchies royales ou impériales de notre continent, l’institution monarchique en tant que telle n’est pas déterminée par une religion. Il y a en Europe des monarchies en pays catholique, protestant, orthodoxe et musulman : en Albanie, la majorité de la population est musulmane, comme le roi lui-même. Il existe des monarchies arabo-musulmanes, perso-musulmanes, bouddhistes… De ce point de vue, on peut dire que la monarchie porte en elle l’idée de laïcité puisque rien ne s’oppose à ce que l’arbitrage royal soit neutre quant aux convictions religieuses. C’est qui donne toute son actualité au projet d’instauration monarchique en Irak, où le prince héritier paraît capable de faire régner la paix civile.

4/ Si l’on conçoit la laïcité comme un régime de tolérance, l’initiative en revient à la monarchie française comme le président de la République l’a rappelé en évoquant la politique de Henri IV. Notre tradition royaliste, dans son expression moderne, puise directement son inspiration dans la pensée du « parti des politiques » – celle de la reconstruction de l’Etat et de l’unité nationale qui avait clairement marqué la différence entre l’institution monarchique et la personne royale, selon une dialectique qui nous est familière.

5/ Notre conception de la laïcité comme neutralité active et bienveillante ne disqualifie pas la mise en pratique au XXème siècle du principe laïque, tel qu’il a été proclamé – sans être clairement défini – par la tradition républicaniste (1). A quelques nuances près, nous pouvons souscrire aux conceptions historiques exprimées dans le rapport Stasi puis par le président de la République et nous adhérons aux principes rappelés par le chef de l’Etat dans sa déclaration du 18 décembre dernier.

6/ La déclaration présidentielle constitue un bon exposé des principes res-publicains et un nécessaire rappel au respect des lois et règlements. Elle aurait dû suffire à rétablir le calme dans les esprits puisque, de la Déclaration de 1789 aux circulaires administratives, nous disposons de tous les moyens juridiques qui nous permettent de garantir le régime de laïcité et de rétablir, le cas échéant, l’ordre public.

Ce n’est pas une loi sur le respect de la laïcité dans les établissements d’enseignement qui mettra fin aux illégalités relevées par la commission Stasi et qui fera disparaître les « ghettos à l’urbanisme inhumain » dénoncés par Jacques Chirac – qui porte une lourde responsabilité à cet égard. Nous sommes avant tout confrontés à une crise de l’autorité politique qui est aggravée par la mise en question de la légitimité d’un Etat qui n’accomplit plus ses fonctions essentielles.

Mais puisque la décision de légiférer est prise, nous souhaitons un débat prudent et réfléchi qui ne méconnaisse pas la hiérarchie des urgences : le projet politique de la nation, la justice sociale en celle-ci.

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(1) Cf. Emile Poulat, Notre laïcité publique, Berg International, 2003. Ce livre est une référence à tout points de vue indispensable.

Editorial du numéro 828 de « Royaliste »- 2003