Sur la France d’aujourd’hui, le regard précis et l’analyse finalement roborative d’une sociologue réputée.

Peut-être eût-il fallu intervertir les titre et sous-titre de ce livre remarquable (1) afin qu’il n’y ait pas d’erreur sur l’intention de l’auteur ni sur le contenu. Il s’agit bien d’une analyse sociologique de l’ensemble de la nation française, telle qu’elle se donne à observer en 1990, et pas seulement d’une nouvelle étude « sur les immigrés » comme semble l’indiquer l’intitulé choisi par Dominique Schnapper ou par son éditeur.

A cette réserve près, l’ouvrage de cette sociologue qui fut membre de la commission de la nationalité mérite les plus vifs éloges : l’ampleur de la réflexion, la sûreté de l’information et l’absence de socio-charabia permettent à chacun de le lire et d’y trouver matière à méditation. Sans doute ce constat aussi rigoureux que possible peut-il être interprété de multiples manières, et d’abord comme la célèbre bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. Il est vrai aussi qu’il alimentera les sempiternels débats sur l’unité et la diversité, l’État et la société civile, la force tranquille et les redoutables faiblesses de notre vieux pays…

Dans ce tableau fortement contrasté, je vois pour ma part de belles et solides raisons d’espérer. Certes nous connaissons, quant à l’identité de la nation française, une inquiétante phase de régression qui s’exprime dans le national- populisme. Certes, des institutions qui ont joué un rôle crucial dans la définition et l’actualisation de la conscience nationale sont en crise et ne jouent plus leur rôle traditionnel : les instituteurs ne sont plus depuis longtemps des missionnaires de la religion républicaine, l’église catholique se contente de prêcher une vague morale sociale et des règles strictes de comportement sexuel sans intervenir dans le domaine politique, les syndicats sont dans l’état lamentable que l’on sait… N’oublions pas non plus les déchirements du tissu social qui résultent de la crise économique, les bouleversements qui résultent du processus général de modernisation, les troubles que provoque la construction européenne dans l’identité collective et les limites apportées à la souveraineté nationale, que les optimistes désignent comme des transferts et les pessimistes comme des abandons.

Toutes ces questions sont très précisément examinées par Dominique Schnapper. Mais, à lire l’ensemble de son enquête, on s’aperçoit, ou l’on vérifie, que notre pays reste vivant, dynamique et pleinement fidèle au meilleur de sa tradition. Malgré les difficultés sociales et politiques, le modèle français d’intégration continue de fonctionner selon notre conception multiséculaire, tant monarchique que républicaine, de la nation comme collectivité historique et politique. Et la pertinence de cette définition de la nation paraît d’autant mieux assurée que le contre-modèle allemand, appuyé sur une idéologie ethnicisante, commence à évoluer dans le sens français. D’où une conception ouverte de notre droit de la nationalité, sans doute très complexe et inutilement restrictif, mais cependant fidèle au principe du « jus soli ». D’où une pratique quotidienne de l’intégration de nouveaux arrivants qui, quoi qu’on en dise, continue de faire, en deux ou trois générations, des Français à part entière…

En cette période d’incertitude où surabondent les prophètes de la décadence, voici un livre qui nous rend plus sûrs de nous-mêmes, tout en nous avertissant des contradictions et des tensions qui nous affectent, mais dans lesquelles nous avons toujours su trouver un nouveau dynamisme. Et s’il fallait encore s’en convaincre une fois le livre refermé, il suffirait de se souvenir de la réponse faite à un journaliste par Emmanuel Levinas, juif natif de Lituanie qui s’en vint un jour à Strasbourg et devint (ô Le Pen !) un des plus grands philosophes français. A « L’Express » qui lui demandait « quelle serait l’idée de nation la plus proche de votre conception de l’État et de la démocratie ? » Levinas répondit : « C’est très simple : la France ».

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(1) Dominique Schnapper, La France de l’intégration, Sociologie de la nation en 1990, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1992.

 

Article publié dans le numéro 572 de « Royaliste » – 27 janvier 1992.