Contre la mode de l’auto-flagellation, contre les préjugés, les erreurs et les ignorances colportés par les médias à l’occasion du procès de Maurice Papon, Simone Veil a apporté un témoignage d’une justesse exemplaire.

 

Sur Arte, le dimanche matin, l’émission « Arrêt sur images » animée par Daniel Schneidermann est consacrée à l’analyse critique de l’image et du discours télévisés. Toujours intéressante, menée par une équipe jeune et sympathique, elle prit le 9 novembre le tour inhabituel d’un dialogue entre son animateur et Simone Veil, invitée à s’exprimer sur le procès Papon.

Dialogue intense car Daniel Schneidermann, refusant le rôle du journaliste impartial ou complaisant, tata de faire prévaloir son propre point de vue – celui des flagellants et autres démythificateurs qui donnent actuellement le ton. Ceux-ci s’inspirent de l’opinion commune, largement inspirée par les médias, selon laquelle le procès de Bordeaux, comme naguère ceux de Klaus Barbie et de Paul Touvier, aurait une vertu pédagogique. Priée de commenter les déclarations de ceux – Alain Juppé, Marc Blondel… – qui estiment que le procès Papon est celui d’une administration, d’un Etat, d’un régime, Simone Veil montra que, dans tous les hypothèses, l’issue de ce procès serait tout aussi décevante que les jugements prononcés à l’encontre de Klaus Barbie et de Paul Touvier – les audiences bordelaises risquant d’accroître les confusions dans l’esprit des Français. Pourquoi ?

Simone Veil montra qu’un procès est fait pour juger une personne, pas un régime ni un pays parce que la dialectique de tout procès – le jeu de l’accusé, la stratégie de son avocat face à l’accusation – fait apparaître ou souligne la complexité de l’histoire. D’où la nécessité de bien distinguer la justice et l’histoire : au tribunal, on ne juge pas les faits mais la responsabilité d’une personne par rapport aux faits – alors que, pour la période de l’Occupation, ce sont les faits qui sont vraiment intéressants. Et l’ancienne déportée, qui fut Garde des Sceaux, de conclure : « les événements, on les connaît non pas à travers des procès, on les connaît à travers l’histoire ».

Cependant, il ne suffit pas que le travail décisif des historiens soit effectué : il faut encore que le résultat de leurs recherches soit reconnu et compris. Mais voulons-nous savoir ?Que voulons-nous savoir ? Quand et pourquoi voulons-nous savoir ? Dans la seconde partie de la discussion, Simone Veil ne cessa de poser et de reposer ces quatre questions, en rejetant avec force les assertions de Daniel Schneidermann. Dramatique débat entre la rescapée des campas de la mort et le journaliste pétri de bonnes intentions et soucieux de lucidité.

Si la télévision portait un véritable intérêt à la déportation, elle saurait qu’il existe des amicales d’anciens déportés – d’Auschwitz, de Bergen… Les membres de ces amicales ont demandé d’être entendus. Ils ne l’ont pas été. Et Simone Veil se dit blessée par cette indifférence, comme elle fut blessée lorsque, revenant de déportation, certains concitoyens lui demandaient si c’était son numéro de vestiaire qui était tatoué sur son bras. A l’époque, les déportés-résistants bénéficiaient de la compassion générale, alors que la spécificité de l’extermination des Juifs était négligée (1).

Ce refus de savoir porte-t-il aussi sur le régime de Vichy ? Simone Veil rappelle brièvement les grands procès de la Libération, donne les raisons de la popularité du maréchal Pétain mais rejette ka thèse d’une « France veule, attentiste, lâche, moche » (les termes seront de Daniel Schneidermann) qui aurait été révélée par La chagrin et la pitié, film qui n’a jamais été censuré contrairement à la légende – son prix d’achat était excessif – mais dont Simone Veil souligne le caractère historiquement malhonnête (une récente thèse américaine le démontre) et insultant pour la Résistance : dans leur portrait de Clermont-Ferrand, les auteurs ne disent pas que celle ville fut un des hauts lieux de la Résistance.

Toutes les paroles de Simone Veil, émouvantes et justes, mériteraient d’être relevées. Pour les garder, pour les méditer, il faut que ce dialogue soit rapidement publié.

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(1) Sur cette question complexe, lire l’entretien que Pierre Nora a accordé au Monde le 1er octobre 1997, dans le supplément sur le procès Papon.