Confrontés aux attentats terrifiants du 11 septembre et aux images d’une rare intensité, les journaux télévisés ont réduit les événements à leur mesure : le cérémoniel pathétique et le culte d’une Amérique rêvée ont effacé pendant une semaine l’information, le commentaire et le débat.

Quand survient un événement exceptionnel, la réaction de la gent médiatique est toujours d’une accablante banalité. La guerre du Golfe, la mort de lady Diana, l’exode des albanophones du Kosovo, la grande tempête et les attentats commis à New York et Washington transforment les principaux journaux télévisés en lieu de diffusion et de production de l’émotion collective – ou du moins de ce que les médias peuvent et veulent en saisir.

Certes, l’intensité de cette émotion est un fait d’importance. Il est nécessaire de la montrer et d’en rendre compte, mais sans chercher à produire et à développer l’émotion collective par la répétition hallucinante des mêmes mots et des mêmes images. A entendre mille fois « c’est horrible », le sentiment d’horreur se dilue. A voir pour la cinquantième fois les avions percuter les tours du World Trade Center, le choc initialement éprouvé en vient à s’atténuer.

C’est ainsi, à chaque tragédie spectaculaire : le commentateur se transforme en grand prêtre d’une cérémonie mortuaire, se fait dès que possible complaisamment filmer sur les lieux mêmes et prononce des incantations pathétiques qui lui permettent faire valoir sa bonne conscience aux yeux du populaire dont il est censé exprimer les sentiments.

Or, dans les hauts lieux de la production médiatique, nul ne semble se douter que le peuple des téléspectateurs n’a pas besoin qu’un personnage soigneusement habillé et maquillé se lamente dans un studio pour éprouver de la peine.

C’est tout bête : un journaliste de télévision n’est pas un acteur (qui joue mal), ni un prêtre, ni un psychiatre, mais un homme ou une femme qui a pour métier d’informer son public. Or c’est justement l’information qui est gommée lorsque se produit une catastrophe : on voit des ruines, on entend d’innombrables témoins choqués, mais, sur une heure d’antenne, seules quelques minutes sont consacrées à l’information, c’est-à-dire à la présentation de faits, à leur examen distancié, aux commentaires et aux débats contradictoires qui permettent de se faire une opinion sur leur signification et leur portée. Il est vrai que les journaux télévisés recueillent les propos de quelques ministres et de certains « experts » mais les prises de positions et les analyses se noient dans la production d’effets à proprement parler sidérants.

Il eût été important d’entendre chaque jour et longuement tous les responsables politiques, sans oublier Jean-Pierre Chevènement, Alain Krivine, Arlette Laguiller et Jean-Marie Le Pen, des philosophes, des diplomates, des autorités religieuses… Or nous n’avons eu droit, pendant une semaine, qu’à un discours unique, doloriste, fortement teinté d’idéologie et marquée par une vision naïve des Etats-Unis d’Amérique. Pendant huit jours, M. Bush fut notre président, et M. Giuliani notre maire. Et New York fut plus que jamais la capitale de l’empire du Bien, où nos « vedettes » se précipitèrent pour glorifier le nationalisme américain et soutenir, à partir du 17, les cours de Wall Street.

A Manhattan, comme à Paris, nos médias ignorèrent superbement les réactions anti-américaines qui s’exprimaient en Amérique latine et en Turquie, tout comme les critiques formulées par les intellectuels américains. Ainsi Susan Sontag écrivant[1]  : « L’unanimité de la rhétorique moralisatrice et trompeuse, débitée ces derniers jours par les responsables américains et les commentateurs des médias, est indigne d’une démocratie adulte. [Ces responsables] nous ont montré qu’ils considéraient que leur mission consistait à manipuler : instauration de la confiance et gestion de la tristesse. La politique, la politique d’une démocratie (…) a été remplacée par la psychothérapie. Partageons tous le même deuil. Mais ne partageons pas la même bêtise ». Bien pensé, et bien dit !

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Article publié dans le numéro 778 de « Royaliste » – 1er octobre 2001

[1] Article du New Yorker (17/09) reproduit dans le remarquable numéro de Télérama du 19 septembre.