J’avais souvent rêvé de Samarkand et me voici à Douchanbe, débarqué dans la tiédeur de l’aube d’un Tupolev des Tajikistan Airlines que je suis allé prendre la veille à Munich. En compagnie de voyageurs parlant turc, russe et, je le suppose, les langues d’Asie centrale, j’ai fait une courte escale à Istanbul avant de survoler tout au long d’une nuit doucement somnolente la Turquie, la Caspienne et de vastes étendues plongées dans le noir…

C’est dire que je m’achemine, en me méfiant des idées simples, vers des régions compliquées. Et encore ! Pour aller au Tadjikistan, j’aurais pu passer par Almaty au Kazakhstan ou par Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, mais j’ai préféré arriver droit au cœur de l’Asie centrale, à bord d’un appareil de l’époque soviétique, dans une capitale récente et dépourvue du prestige des villes que je viens de citer.

Douchanbe

Douchanbe

Certes, c’est à Douchanbe que m’attend mon ami Yves Manville, premier conseiller à l’ambassade de France, et c’est de la même piste que je dois m’envoler pour Kaboul ; mais j’aurais pu faire quelques étapes préalables pour m’enquérir de la situation dans l’ensemble de l’Asie centrale. Une ultime discussion avec Yves m’a incité à prendre le Paris-Douchanbe direct – enfin presque.

Mon inconscient a peut-être désiré que, sautant dans l’Inconnu, je me heurte à l’absolue étrangeté des êtres et des paysages avant de me camper à la frontière entre l’Orient et l’Occident pour guetter les déferlantes islamistes. Si tel est le cas, il a du éprouver une intense et durable déception. Dès les premières minutes, je me suis senti chez moi à Douchanbe. Les formalités expédiées en un temps record, nous prenons sa voiture en compagnie d’une jeune femme aux longs cheveux noirs qu’il m’a présentée comme guide. Après avoir acheté du pain au marché – un couronne dorée appelée lipiochka – nous allons « à la maison » : derrière un banal mur blanc, une grande et belle demeure ouverte par trois côtés sur une cour ombragée où se trouve le cat sur lequel on s’installe pour bavarder à la fraîche et dîner.

Achat d'une lipiochka

Achat d’une lipiochka

C’est en buvant mon premier thé vert et en grignotant la lipiochka que j’ai fait connaissance des membres de la maisonnée – qu’il ne faudrait surtout pas confondre avec de simples employées de maison tant il y a de respect mutuel et de complicité, de liberté de propos et de rires dans cette micro-société tadjik rassemblée autour de la personnalité poétique d’un diplomate français en perpétuel mouvement.

Voici Parvona («Papillon ») la jeune guide. Et l’intendante Jahon (« Monde », au sens de belle comme le monde, sans aucun doute) qui organise les tâches de Firouz, le chauffeur, de Shahlo et de Sabohat – les deux jeunes filles chargées des affaires ménagères. C’est Nazak, une amie née en Iran qui enseigne le français à Paris, qui m’a traduit les prénoms et donné quelques aperçus sur la langue persane. Yves parle couramment le persan mais, heureusement, les Tadjiks passent avec une parfaite aisance de leur langue nationale au russe.

Heureusement pour moi. Cela fait des années que, saisi par la beauté musicale des mots et des phrases, je m’échine sur un Assimil de russe qui date de l’époque soviétique. Pour être précis, je ne parle pas russe, mais je suis en mesure d’utiliser des mots et des expressions tirées de cette langue. Je commence avec circonspection par les formules de politesse avant de lancer, révision faite dans le manuel, quelques phrases saluées par des rires et maints encouragements. Ceci jusqu’à l’épreuve de vérité du voyage à Khodjent (trois jours de totale immersion russophone), prélude à l’apothéose (linguistique) des adieux à l’aéroport de Douchanbe…

Il m’est donc possible d’engager avec les quatre diévouchka (jeunes filles) un dialogue à tous égards prudent. A cause de la pauvreté de mon vocabulaire, mais surtout parce que je suis dans un pays musulman et qu’il me semble convenable de ne pas dévisager les femmes. Or ces jolies tadjiks, sans voile sur le visage ni foulard cachant leurs cheveux noirs, se montrent très différentes des maghrébines et plus encore des afghanes que j’apercevrai plus tard. Ce sont des héritières de la civilisation persane qui ont reçu l’éducation soviétique, égalitaire par définition. Cela donne une synthèse déconcertante et gracieuse : ces jeunes filles vous regardent droit dans les yeux, rient aux éclats et lancent aux hommes des propos pour le moins audacieux avant de préciser au nouvel arrivant, quelque peu éberlué, qu’il s’agit d’une choutka – d’une plaisanterie.

Ces attitudes mutines s’accompagnent d’une innocence effectivement vécue : nous sommes dans une société traditionnelle qui impose la virginité jusqu’au mariage et où les jeunes filles, me dit-on, ignorent tout de l’amour charnel. Les distances étant fixées, les relations entre les « occidentaux » que nous sommes et ces jeunes « orientales » sont dépourvues de toute ambiguïté. Que les mauvais esprits chassent l’image du harem pour la remplacer par l’austère et charmante évocation du gynécée.

Tadjikistan-17 031

Telles sont mes premières impressions qui ne sauraient être prises pour l’esquisse d’une sociologie de la femme tadjik. Elles signalent simplement une intégration douce dans la maisonnée, qui sera achevée lors nous dînerons dans la montagne, assis à la turque ou à demi couchés à la persane autour d’un tapis sur lequel les jeunes femmes ont disposé les tomates, le poulet grillé et les fruits, attendant que la lune se lève à une vitesse sidérante pour argenter en contrebas les eaux calmes d’un lac de retenue.

 

Des femmes aux yeux noirs, vifs et moqueurs, le moelleux des nattes et des coussins dans la tiédeur de la nuit, le retour à vive allure sur la route qui sinue entre les masses sombres des montagnes – voilà qui ressemble fort à une initiation aux magies asiatiques. C’est oublier que mon hôte est un diplomate qui se consacre pleinement à sa tâche.

Visites, repas, rencontres et réunions se succèdent à un rythme intense. Nous voici, le surlendemain de mon arrivée, déjeunant en compagnie de deux dirigeants du Parti de la Renaissance islamique. J’avais lu (2) que ce parti, né dans la clandestinité à l’époque soviétique, rencontra rapidement un vif succès populaire lorsqu’il apparut en 1991 sur la scène publique, dans l’opposition à Rakhmon Nabiev, un communiste intransigeant qui détenait alors le pouvoir.

Dans un climat troublé, marqué par un fort mouvement de retour à l’islam, Nabiev voulut affermir son autorité en organisant, le 21 novembre 1991, une élection présidentielle qui assura en effet sa réélection. Mais en face de lui la coalition composée de démocrates, de nationalistes et d’islamistes obtint 34% des voix et la tension continua de monter, jalonnée d’attentats et d’émeutes à Douchanbé tandis que certaines régions menaçaient de faire sécession. Incapable de maîtriser la situation (un gouvernement islamo-démocrate prit le contrôle de la capitale en mai 1992), Nabiev fut remplacé à la président de la République par Emomali Rahmonov à la suite d’un vote du Parlement en décembre 1992. Celui-ci reprit le contrôle de la capitale mais la guerre civile continua pendant cinq ans. Elle opposa principalement les militants islamistes, soutenus par les Tadjiks du commandant Massoud alors installé à Kaboul, au pouvoir légitime du président Rahmonov soutenu par des troupes russes.

C’est à la suite de la prise de Kaboul par les talibans, en 1996, que la situation commença d’évoluer dans un sens favorable. Les Nations unies désignèrent un médiateur, la Russie et l’Iran, hostiles aux talibans, souhaitaient la cessation des hostilités, le commandant Massoud avait besoin d’une base arrière sûre au Tadjikistan… A la suite de ces négociations complexes, la paix finit par s’établir sur plus de 100 000 tombes dans un pays plongé dans l’extrême misère. Les combattants islamistes furent intégrés dans l’armée régulière, le PRI et les autres partis d’opposition, légalisés, purent participer aux élections.

C’est dans cette ambiance démocratique de réconciliation nationale que le Parti de la Renaissance islamique participe aujourd’hui à l’exercice du pouvoir. Aux élections législatives de février 2000, le parti présidentiel (Parti démocratique du Peuple du Tadjikistan) a recueilli environ 65% des suffrages, le Parti communiste 23% et le PRI quelque 7% des voix – mais son influence est sans doute plus importante. Les deux dirigeants qui sont assis en face de nous sont jeunes et souriants. Les propos qu’ils nous tiennent sont ceux de démocrates qui préparent les prochaines élections, avec peu de moyens financiers et un nombre réduits de militants car la misère fait obstacle, ici comme ailleurs, à l’engagement politique.

On pensera peut-être que leur discours n’est pas sincère et qu’il ne saurait y avoir d’islamisme modéré. Je me borne à constater la paix dans les rues de Douchanbe, la discrétion des appels à la prière (alors qu’ils réveillent les touristes à Marrakech) et la nudité du visage des femmes qui, pour la plupart, nouent un foulard sur leur chevelure.

Les femmes, encore ? Les aimables rencontres du premier jour contrastent avec la dure réalité que j’apprends à connaître. Les jeunes filles qui côtoient les occidentaux sont ou paraissent libres et heureuses mais dans son immense majorité la population féminine souffre dans le silence et la résignation.

Le lendemain de mon arrivée, nous avons dîné avec quatre représentantes d’associations féminines. Toutes nous disent la violence qui accompagne la régression vers la société coutumière : les femmes sont régulièrement battues, les fillettes sont méprisées par les pères et vont de moins en moins à l’école, la bigamie se développe et les épouses, surchargées d’enfants, ne connaissent de l’amour que de brutales étreintes. A l’époque soviétique, les femmes pouvaient aller se plaindre au Parti, dont les hommes avaient peur… Ils sont redevenus les maîtres absolus. Plus tard, une amie kirghize me dira dans son excellent français : « à Douchanbe, les hommes se grattent les couilles toute la journée pendant que les femmes s’échinent à la maison ». Dont acte, si je puis dire…

Bien entendu, la vérité crue de l’image se nuance de multiples traits. La vieille génération et la nouvelle classe dirigeante donnent une autre idée, positive et souvent brillante, de l’attitude masculine et des femmes exercent d’importantes responsabilités dans les ministères. Il serait de toute manière absurde d’analyser la société tadjik selon les critères de l’ulra-féminisme parisien. Les conflits majeurs opposent classiquement la ville et la montagne, la capitale et certaines villes de province, la bourgeoisie affairiste et la population pauvre. Quatre vingt pour cent des habitants du Tadjikistan vivent au-dessous du seuil de pauvreté et parmi eux nombre de retraités – ainsi cet éminent professeur, héros de la seconde guerre mondiale, qui touche 7 dollars par mois.

On conçoit que certains Tadjiks aient la nostalgie du monde soviétique. Ainsi ce grand écrivain qui a accroché dans son entrée un portrait de Massoud et ailleurs une image de Lénine. Il se dit volontiers stalinien, parce que le petit père des peuples a fondé Douchanbe et permis à l’enfant pauvre qu’il était d’aller à l’école et d’y acquérir savoir et culture. Cet homme au beau visage triste n’est pas un cas isolé : le fait est que les Tadjiks ont décidé de continuer à écrire leur propre langue en caractères cyrilliques. D’où l’embarras de celui qui croit lire du russe et ne reconnaît plus un seul mot !

Un héros de l’armée soviétique, un intellectuel massoudiste et stalinien, deux démocrates islamiques, des féministes étrangères à l’extrémisme de leurs sœurs occidentales ; plus tard le vice-ministre de Culture et le conseiller du ministre des Affaires étrangères, Erkin Rahmatulloyev,qui admire le général de Gaulle et qui lit, en russe, le Mazarin de Pierre Goubert : les rencontres qui se succèdent font surgir quelques aspects d’un réel qui déborde de tous côtés la « fiche-pays » que consultent les bureaucrates parisiens avant de se poser pour quelques heures dans la zone.

Certes, le Tadjikistan est un petit pays pauvre, musulman, placé sur la grande route de la drogue, qui devient intéressant lorsqu’il représente, pour son malheur, un intérêt stratégique – ce qui fut le cas lors les extrémistes afghans menaçaient les Républiques d’Asie centrale. Le sort des talibans réglé – du moins le croit-on – on range le Tadjikistan parmi d’autres dossiers.

Aéroport de Kaboul

Aéroport de Kaboul

La France demeure cependant présente et y mène une diplomatie pionnière qui procède de son engagement militaire en Afghanistan. « Sans Kaboul, pas de Douchanbe. Sans Douchanbe, pas de Kaboul ». En quelques mots, le colonel commandant le Détachement Air situé sur l’aéroport de la capitale me dit l’essentiel : les troupes françaises qui assurent la sécurité à Kaboul ont besoin de ce détachement de l’armée de terre que les autorités tadjiks ont bien voulu accueillir et qui assure le transport par Transall des hommes et de milliers de tonnes de fret. On ne chôme pas sur cette piste qu’il faudrait refaire et où les hommes travaillent par 40-45° au soleil d’été et par – 20% l’hiver, tandis que d’autres grillent ou se gèlent dans les postes de garde – car le Détachement vit en état d’alerte permanente. Il y a là 173 officiers et soldats, parmi lesquels une blonde convoyeuse de l’air, qui vivent à ma grande surprise dans des tentes certes bien climatisées – mais tout de même !

Ce provisoire qui dure au bord d’une piste au-delà de laquelle s’étalent des champs mornes devrait saper le moral de la troupe, menacée d’une kyrielle de maladies infectieuses et de vilaines bestioles. Je m’en inquiète. Le commandant me fait valoir que cette troupe apparemment perdue à plus de 6 000 km de la patrie garde un moral de fer grâce à l’entraînement qu’elle a reçue. Et puis, ne construit-on pas une salle de loisirs en dur qui sera achevée pour l’hiver ? Il est vrai que ces hommes qui ont connu l’Afrique et la Bosnie, où ils ont perdu beaucoup de leurs camarades, sont en pleine forme et d’excellente humeur. La seule chose qui les fâche, me dit-on, ce sont les journalistes français. Pas de chance pour moi… J’ai pourtant le privilège de faire une partie du voyage, à l’aller comme au retour de Kaboul, dans le poste de pilotage. Lorsqu’on me fait redescendre dans la carlingue pour des raisons de sécurité pendant le survol de l’Afghanistan, j’ai l’occasion de parler avec des officiers et des soldats. Ils savent qu’on ne se soucie pas beaucoup d’eux au pays, parce qu’un clou médiatique chasse l’autre ; comme tous les soldats du monde ils pensent à leur famille et s’inquiètent de leurs longues absences. Les cartes téléphoniques et les liaisons par Internet atténuent un peu ces soucis. La mondialisation des techniques, encore insuffisante, est décidément une bonne chose…

J’aimerai bien revenir sur la base de Douchanbe et rendre visite en compagnie des militaires français aux équipages russes dont les appareils sont stationnés sur une autre fraction de la piste. Entre soldats russes et soldats français, c’est l’esprit Normandie-Niemen. A Paris, ce n’est pas politiquement correct. Mais je suis né l’année de Stalingrad et le sacrifice des soldats russes, tadjiks, ouzbeks et de tant d’autres nationalités a contribué à sauver ma vie et à rétablir l’indépendance de mon pays. Ya Pomniou, drouzeï – je me souviens, amis…

Après ma visite du Détachement Air, au pas de charge et sous le soleil de trois heures de l’après-midi, me voici projeté dans une petite salle où une trentaine de personnes sont venues assister à un concert de musique traditionnelle. Ni interdite ni encouragée par les autorités communistes, cette musique sacrée se perpétuait dans les assemblées soufi. C’est la Mère des musiques : Adam tombé du ciel pleura pendant quarante jours puis chanta pendant quarante jours, donnant naissance à la musique – et à la poésie qui procède, selon Vico, du chant originel. D’ailleurs les paroles chantées sont celles de Hafez dont la tombe figure sur les billets de banque iraniens…

Pendant une heure, flûtes, tambours cordes et voix s’accompagnent et se mêlent sans la moindre interruption ; dans une tension extrême, ils vont au suraigu puis retombent jusqu’à s’éteindre presque et renaissent dans un infime souffle comme l’espoir des désespérés, comme le mouvement même de la vie – ici ressenti à l’extrême. Rires et larmes, détresses inouïes et grâces soudaines, misère des enfants des rues, merveilles d’une nature redoutable…

Et ce miracle de la paix que j’éprouve à mon retour de Kaboul. Là-bas, une ville en ruines qui étouffe l’été dans son nuage de poussière et où l’on meurt de froid l’hiver ; une vie fragile et à peine renaissante protégée par les patrouilles de militaires en armes et de véhicules blindés ; la plupart des femmes réduites à l’état de fantômes bleus ; la misère d’un peuple épuisé par vingt ans de guerres et le luxe insolent de quelques villas construites récemment – devinez avec quel argent…

Pas même une heure et demie de vol dans le Transall auto-protégé contre tous les projectiles qui pourraient venir du sol, on quitte son gilet pare-balle, on prend congé des militaires autour d’une tassé de thé. Après quatre jours passés dans la ville martyrisée, on est tout étonné de retrouver dans la douceur dorée d’une fin d’après-midi un monde de corps et de visages qui n’a pas de pleine existence si les femmes sont absentes ou masquées. Voici Yves, voici Parvona et Jahon, souriantes. Dans les rues de la ville (les maisons sont intactes ! il y a des arbres feuillus !) les femmes tadjiks passent, menues et toutes droites dans leur robe paysanne aux larges épaulettes. Ce sont là des princesses qui marchent tête haute sur la nuque découverte, belles comme Roxane, l’épouse presque légendaire de l’empereur Alexandre.

Pas le temps de s’émouvoir, ni de faire de l’histoire. Deux douzaines de minutes pour prendre une douche et mettre un costume propre : nous allons à la fête donnée par Bek, le chauffeur de la maisonnée, pour la circoncision de son fils. Route sinueuse dans le crépuscule, village à flanc de montagne, salutations après le lavement rituel des mains. Dehors, les hommes sont assis en tailleur sur le cat et derrière une fenêtre les femmes nous regardent passer. La fête se termine, mais Bek nous conduit dans une pièce vide où bientôt un repas est servi sur un immense plateau. Un autre temps, un autre monde…

Pas tout à fait. Deux jeunes gaillards apportent un imposant poste de télévision. Aurait-on peur que les étrangers s’ennuient ? Pas du tout. La cérémonie du matin a été filmée et la bande est mise dans le magnétoscope. Distraitement nous regardons les images : un homme fait un discours puis une chanteuse prend le micro. Musique ! Jahon et Sabohat se mettent à danser, invitant Yves qui se lève, impérial dans le noir manteau tadjik qu’il nous fait admirer. Le cinéaste nous filme ; nous entrons dans la mémoire familiale. Tradition et modernité, comme on dit chez nous…

Hodjent

Hodjent

Mais c’est à Khodjent que j’ai fait la plus belle et la plus émouvante expérience du mélange des sociétés et des époques, des mentalités et des croyances – tandis que se nouaient d’indéfectibles amitiés. L’ancienne Leninabad est à trois cents kilomètres de Douchanbe mais il faut huit heures pour l’atteindre après avoir passé deux cols à plus de trois mille mètres et longé d’innombrables précipices. Dans un gros 4/4, il m’est donné de vivre le Paris-Dakar, pour les bonds du véhicule, et le rallye de Monte Carlo pour les tournants et la vitesse – à cette différence que la route n’est que terre et poussière, sans la moindre rambarde. Mais notre chauffeur est excellent et, au retour, je m’endormirai en confiance alors que nous dévalons les dernières pentes à 120 km/h tandis que Parvona et Sabohat chantent sur un air de la radio de bord, crachant ses décibels. Je m’attribue in petto le certificat de Dormeur Tous Terrains faute d’avoir eu le temps d’obtenir mon « brevet de tadjikinité » délivré par Yves après le passage d’un pont certainement redoutable.

Au nord du pays, tout près de l’Ouzbékistan et de la Kirghizie, Khodjent reste marquée par Lénine : j’ai compté trois statues de Vladimir Ilitich. L’une d’entre elles, de bonnes proportions, accueille les visiteurs à l’entrée d’un Kolkhoze, belle imitation d’un palais petersbourgeois avec large bassin de pierre qui reflète la façade rose, jardins en escaliers, vasques bruissantes et cygnes-fontaines, statue du fondateur et tombe d’icelui dans un espace quasi-sacralisé. Le faste oriental-moderniste se marie ici au classicisme grand siècle, pour la plus grande gloire d’un héros à l’antique qui fut sans nul doute un exemplaire stalinien.

D’un empire l’autre : la veille, nous avons dîné dans un restaurant sur le Syr Daria avec Barzou, le directeur du théâtre de Khodjent que l’ambassade de France soutient avec enthousiasme. Alexandre le Grand s’était arrêté au bord du fleuve et y avait bâti une forteresse, joliment reconstituée : l’empereur reste dans les mémoires, Roxane n’est pas oubliée et l’administrateur du théâtre, qui nous a rejoint, raconte avec force détail une bataille qui s’est déroulée contre les Chinois, sur la rive où nous dînons, et dont je ne saisis pas toute la portée. Mais les Chinois ont été battus… Santé ! Nous buvons de la vodka, Sabohat trempe ses lèvres dans une chope de bière et Parvona quitte la table pour aller rejoindre l’administrateur qui regarde tristement la coulée des eaux. Elle passe ses bras autour de son cou et frotte sa joue contre la sienne pour le consoler de je ne sais quel chagrin. L’islam, dit-on ? Certes, mais mêlé de tant d’autres influences. Nos deux amis reviennent se mêler aux danses. Comme les Russes, ils passent en un instant du rire à la détresse, mais sans chercher à s’anéantir dans l’alcool.

Yves m’avait prévenu : « au Tadjikistan, c’est un peu les mille et une nuits ». Je ne l’avais pas cru. J’avais tort. A la veille du retour à Douchanbe, nous nous retrouvonschez Barzou en compagnie de Sayoda, belle actrice souriante qui a joué dans « Les Fourberies de Scapin » mises à la mode de Samarkand. Nous dînons à la persane et nous levons nos verres de vodka, za zdarovié, à la santé des femmes, du Théâtre, de la France, de Jacques Brel, de la Poésie et de nous-mêmes. Et ce sont les femmes qui animent la conversation, charmantes sans être charmeuses, devant trois spectateurs complices mais point complaisants. Je songe aux dîners parisiens, où les hommes font les coqs devant des dames qui font semblant d’être éblouies et où le mélange des conditions, si naturel à Khodjent, provoquerait la gêne ou, dans les salons vieille-gauche, des gestes protecteurs et des minauderies étudiées. Chez Barzou, comme au restaurant la veille, Sayoda, Sabohat la petite servante platonicienne qui tient dans sa main le dictionnaire russe-français et Parvona si câline avec ses amis se tiennent dans une égalité dépourvue de toute pose. Héritage persan, empreinte soviétique, amitié de jeunes femmes – à quoi bon tenter de démêler l’écheveau ? Il faut goûter la grâce de l’instant qui passe.

La grâce… Alors que nous prenons la route, après gros baisers sur les joues et abrasos virils, la dame qui nous a loué trois pièces dans sa demeure vient sur le seuil assister à notre départ. Le moteur tourne mais la voiture ne démarre pas encore. Je devine que notre hôtesse dit une prière ; après avoir tourné son regard vers le ciel, elle passe lentement ses mains sur son visage qui semble perdre ses rides et se purifier, révélant une autre beauté.

Jamais bénédiction ne me fut donnée avec autant de ferveur.

Puis ce fut la dernière soirée dans la montagne. Avant de prendre la route, j’ai longuement écouté, lors d’une réunion au centre culturel Bactria, ce que me dit Majvuda Rakhmanova, vouée corps et âme au sauvetage des enfants des rues – cinq mille à Douchanbe à la fin de la guerre civile, encore quatre mille aujourd’hui. Je n’oublierai pas la cause de Majvuda (2), décorée le 15 octobre de l’Ordre du Mérite par l’ambassadeur de France ni cette soirée que nous passons au bout d’une route perdue, sur une ancienne position de tir de l’armée régulière, en compagnie d’un éminent poète tadjik. Autour du feu sur lequel rôtit le chachlik, il bavarde avec notre chauffeur, rit avec Shahlo et Sabohat puis nous l’entourons pour l’entendre dire la poésie persane. Yves traduit parfois, mais les paroles et la voix sont si belles qu’on ne se lasse pas d’écouter Ortiq Kavirov auquel Parvona répond de sa voix grave et passionnée. Les visages du poète et de la jeune fille passent de l’ombre à la lumière orangée au gré du vent qui agite les flammes puis Ortiq se met en chanter, seul, entouré de notre silence.

Mon départ, le lendemain, prolonge cette nuit passée dans la poésie et l’amitié. Devant une foule d’hommes tadjiks dont je devine la réprobation, j’embrasse Parvona et Jahon, serre Bek sur ma poitrine à la manière espagnole et baise la main de Sabohat comme j’ai baisé celle de Shahlo avant de quitter la maison. Les trois jeunes filles déclament en français Hamlet, comme nous le faisions dans la montagne au bord des abîmes : « être ou ne pas être, telle est la question ». Je réponds en russe, par les premiers vers d’une poésie apprise dans mon cher vieil Assimil. Jdi minia, i ïa viernouss… « Attends-moi et je reviendrai… »

***

(1) Cf. Ahmed Rashid, Asie Centrale, champ de guerres, Cinq républiques face à l’islam radical, postface d’Olivier Roy, Autrement frontières, 2002.

(2) directrice de RCVC, Refugee Children § Vulnerable Citizens, qui poursuit l’action de Karine Mane, jeune française tuée pendant la guerre civile.

 

Le cat (« trône ») est une grande table carrée montée sur des pieds d’un mètre de hauteur environ, sur laquelle sont disposés un tapis et des coussins.

Article publié dans la revue « L’Intelligent » (groupe Jeune Afrique), n° 3 – 2003.