Ça commence mal. Le mois d’août n’est pas terminé, on pense avoir encore quelques jours de paix, et puis ces affiches qui vous disent le contraire : « vivement demain » ! Qu’importe. Sans doute une marque d’automobile ou de bérets basques qui prépare sa campagne d’automne. Quelques jours plus tard, voici Chirac, avec contre lui un enfant ravi. Et ce message incroyable : « vivement la France ».

La France. Nous avions cru la redécouvrir à l’occasion des vacances ou la retrouver après un voyage à l’étranger, familière et surprenante. Ce n’était qu’illusion. La France, c’est le RPR qui le dit, est absente d’elle-même, il n’y a qu’un trou, un vide, une béance dans quoi nous errons, éperdus, dépossédés. Par qui ? Lors du débat sur la rigueur, voici deux ans, on a parlé d’« Albanais »; mais ils n’ont pas réussi à prendre le pouvoir. Longtemps aussi, l’ombre de Moscou a plané sur le pays. Mais les communistes ne sont plus au gouvernement et, devant le Bundestag, François Mitterrand n’évoquait en rien Kerenski. Alors ???

Je plaisante bien sûr. Jacques Chirac ne croit pas à ce que son message suggère. Il est simplement prisonnier de la logique propre à tout parti politique qui, au lieu de se contenter d’être l’expression d’une tradition parmi les autres, en vient immanquablement à se prendre pour le tout, à vouloir résumer et assumer l’ensemble du pays. Paradoxe insurmontable que la droite et la gauche, au moins identiques sur ce point, ne cessent de vivre et de revivre, sans parvenir à le surmonter. Innocente et perverse, l’affiche du RPR exprime ce décalage, entre la volonté totalisante d’un parti et la diversité politique qui entre dans la définition du pays. S’il n’y avait que le RPR ! Mais chaque famille politique, en cette pré-campagne électorale, vit dans une situation étrange, tant il y a de contradictions entre le projet annoncé, l’action entreprise, et l’effort de séduction manifesté.

CONTRADICTIONS

Prenons les libéraux. L’image de jeunesse et d’ouverture qu’il tentent de donner d’eux-mêmes contraste singulièrement avec les provocations et les menaces de François Léotard lors de son passage en Nouvelle-Calédonie. Il y a tout juste un an, le thème de rentrée était la « décrispation » voulue par une nouvelle génération politique. Le décalage entre cette prétention louable et certainement sincère et le ton employé aujourd’hui est frappant. Il déconcerte aussi puisque nous observons depuis quelques mois une tendance profonde à l’apaisement, vérifiée par une intéressante étude de la SOFRES. Loin de s’en inspirer, pour se transformer enfin, le discours politique s’efforce de le masquer comme s’il n’y avait d’autre choix que la logique de l’exclusion et de la destruction de l’adversaire.

Prenons le Parti socialiste. Le voici qui annonce sa défaite avant d’avoir combattu, et sa situation prochaine d’opposant alors qu’il y a, après l’échéance de 1986, plusieurs scénarios possibles et pas nécessairement catastrophiques. C’est à croire que le Parti socialiste vit dans un autre monde, où il n’y aurait ni président de la République, ni chef de gouvernement, et où l’élection présidentielle de 1981 se serait faite par l’opération du Saint-Esprit socialiste, sans le concours d’aucune voix extérieure à lui.

J’allais oublier le Parti communiste. C’est qu’il n’est pas décalé, mais vit un interminable dérapage, hors du temps et de l’espace, dans le doux délire du front de classe et du gauchisme des années trente.

Enfin il y a Raymond Barre, si réaliste, si sûr de lui, si satisfait d’être en tête des sondages. Lui aussi se décale. Oh, pas sur le plan tactique assurément. Lui qui n’a rien à proposer, et qui ne veut pas que cela se sache, a intérêt à emporter le tout en 1986. Mais c’est au mépris de la lettre et de l’esprit de la Constitution. Lui qui défend les prérogatives présidentielles nie en fait que le Président soit élu pour sept ans, ruine par là sa légitimité propre en la faisant dépendre d’élections d’une autre nature. Décalage entre l’héritage et l’héritier prétendu, entre la tactique du politicien et ce qu’il ferait s’il était élu, beaucoup plus grave que tous les autres puisqu’il menace de détruire les institutions actuelles. Heureusement, nous avons encore quelques mois pour mesurer le danger, et trouver la parade.

SYMBOLE

Et les royalistes dans tout cela ? Ne seraient-ils pas les super-décalés, débranchés pas essence, perdus dans d’historiques nostalgies ? J’ai consacré deux cent cinquante-huit pages à démontrer la thèse contraire, que je suis bien incapable de résumer ici. Elles paraîtront sous peu. En attendant, vous pouvez lire la presse, et notamment l’entretien que Simone Veil a accordé au « Nouvel Observateur » (1). Interrogée sur nos tensions politiques, l’ancienne présidente de l’Assemblée européenne remarque en particulier que « notre tradition politique n’arrange rien : les Français ne sont pas vraiment rassemblés autour d’un symbole unitaire comme d’autres Européens peuvent l’être autour de la monarchie ou de leur Constitution. Notre passé même récent a été déchiré par des crises idéologiques graves et notre mémoire collective est faite davantage de ce qui déchire la nation que de ce qui l’unit ». Tel est bien le problème fondamental de notre pays. Si décalés que cela, les royalistes ?

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(1)    Numéro du 30 août 1985.

Editorial du numéro 432 de « Royaliste » – 11 septembre 1985