Tout en diffusant les mille et une images du désastre général engendré par l’ultra-concurrence, l’idéologie médiatique continue de proclamer une bonne nouvelle présentée comme fatalité : l’économie moderne n’est rien d’autre que le marché mondial plus les Etats-Unis. « Mondialisation heureuse », comme dit Alain Minc, sous Etat-Providence planétaire.

Au « libéralisme réel », qui évoque dans ses assertions le défunt « socialisme réel », nous opposons une vérité révolutionnaire qui eut été dénoncée comme lapalissade voici une trentaine d’année : il y a une économie politique, ensemble contradictoire de théories d’intention scientifique, dont s’inspirent des politiques économiques. Cela signifie que l’économie doit être conçue pour les hommes, par les Etats, en vue du bien commun. Cela implique le devoir de penser et repenser sans cesse cette science en voie de constitution.

Telle est la tâche que s’est assignée, avec d’autres scientifiques qu’il faut soigneusement distinguer des « experts », un universitaire trop discret. Pour Michel Henochsberg, « les zélateurs de l’unique modèle de toute société économique ne pensent plus : ils se contentent de reproduire et de commenter une suprématie ». Mais puisqu’il faut bien parler, et écrire pour se faire apprécier, ces zélateurs produisent des modèles abscons bizarrement assortis à des expériences proliférantes et obscures. De la langue du bois pour se guider dans le maquis global ! Pas étonnant que beaucoup de citoyens n’y voient goutte, et s’en remettent aux gourous des salles de marchés. Qu’ils sachent qu’il n’y a rien à comprendre dans ce fatras, sinon les stratégies personnelles et les conflits de classe qui y sont cachés.

Faut-il pour autant désespérer de l’économie politique ? Pas le moins du monde. Mais, comme dans une ville soumise à de fréquentes secousses sismiques, il importe de vérifier jour après jour la solidité des fondations – autrement dit des concepts qui assurent les constructions théoriques en cours. Or Michel Henochsberg démontre que l’ultralibéralisme est un édifice aussi fragile et illusoire que le château de Blanche-Neige dans un parc de Disney : de l’hyper-réalité dans laquelle il n’est pas possible d’habiter mais qui, tout de même, fait allusion à quelque chose de réel.

Tel est le piège que recouvre le discours sur le marché. Nous avons tous fait notre marché, et c’est à partir de cette expérience concrète qu’on fabrique le modèle du Marché mondialisé, comme description fidèle et indépassable de la réalité.

C’est cette assertion que Michel Henochsberg conteste de manière radicale en s’interrogeant, par un jeu de mots significatif, sur la place du marché (2). Pour lui, le Marché est une notion « totalement creuse », une réalité « insaisissable » qui se perd dans une multitude de lieux et de relations : marchés financiers, marché monétaire, marché de la place du village, de la banane,de l’opium, des esclaves…

Comment s’y retrouver ? En opérant une distinction première entre le Marché et l’activité commerciale qui a toujours été placée sous l’égide du pouvoir politique. La démonstration historique de Michel Henochsberg est remarquable et constitue une belle et bonne leçon pour tous les « pragmatiques » qui prétendent raisonner et agir hors de l’histoire.

Le commerce, ce sont des routes terrestres et maritimes, des ports et des caravansérails, des hommes, des bêtes, des chariots et des bateaux en déplacement – tout ce mouvement étant organisé, protégé, contrôlé, policé. Quant aux marchés, on les trouve dans des villes déjà construites, non par les marchands, mais à l’initiative du Prince. Michel Henochsberg a bien lu François Perroux, et le dit. Le marché n’est pas un espace de rencontre entre une offre et une demande, il est voulu comme tel, politiquement institué : « …le marché, machine sociale au service d’une stratégie, machine sociale imposée par le pouvoir, est avant tout une topographie, une composition de l’espace, une politique ». Aussi apparaît-il comme reflet, non comme cause. Il n’est pas l’économie, il est au contraire « débordé » par l’économie, c’est-à-dire par la circulation incessante des biens, par des services de toutes sortes qui s’échangent en dehors des heures légales d’ouverture des marchés. Du moins jusqu’à ce que la boutique établisse un « marché permanent et diffus » mais point conforme au modèle actuel puisque le marchand installe son magasin avec un projet de vendre qui vient avant la demande – ce qui établit une dissymétrie fondamentale entre son offre et la demande du client.

Il ne s’agit pas de nier l’existence de marchés et de libres échanges commerciaux pour faire pièce à l’ultralibéralisme mais de montrer que l’idéologie dominante donne du marché une image fallacieuse et établit une opposition fictive entre le marché et l’Etat.

Le marché n’est jamais cette belle spontanéité réglée par la fameuse « main invisible ». Il n’y a pas d’activité sur tel ou tel marché sans le rôle moteur d’un tiers, intermédiaire ou plutôt médiateur, bien visible : Etat, syndicat d’intérêts, organisation mafieuse… Sans ces agents extérieurs, point de dynamique ! De même que l’économie est « la science du beau temps » qui dit que ça va bien quand ça va bien mais qui disjoncte quand les choses tournent mal, le marché est normatif, immobile, réactif : c’est « l’instance amplificatrice du prévu et du consensus », le bureau d’enregistrement des mariages annoncés.

Pas étonnant, dès lors, que le conformisme nous étouffe. Les ultra-libéraux vantent la profusion des biens mais Michel Henochsberg montre qu’elle tourne actuellement à une gigantesque confusion qui anéantit la liberté : « la pléthore fait disparaître le pluriel », ce qui se vérifie dans l’édition, à la télévision, sur les rayons des grandes surfaces comme sur le « marché politique » : les oligarques de droite et de gauche disent la même chose et sont habillés pareil. Piège du marché, autoréférentiel comme l’a montré André Orléan, mimétique, autistique, tautologique…

Mais la concurrence ? N’est-elle pas dynamique, créatrice, toujours stimulante et spontanément justicière dans son tri incessant des compétences et sa logique de baisse des prix ? Erreur du point de vue libéral : la concurrence naît d’un déséquilibre, elle s’annulerait s’il y avait retour à cet Equilibre requis par la théorie. Et surtout faute de logique : on confond les pratiques concurrentielles, bien connues, et un cadre concurrentiel qui relève de la fiction.

C’est dire que le marché mondial est un songe qui tourne au cauchemar : cela s’appelle la crise, que Michel Henochsberg nous aide à mieux comprendre avant de tracer les premières pistes qui nous permettront de re-composer l’Etat et le marché. Pensons à nouveau l’économie en termes politiques.

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(1) Michel Henochsberg, La place du marché, Denoël, 2001.

Article publié dans le numéro 812 de « Royaliste », 2003