Nous voici à nouveau exposés à franchir les limites du domaine strictement politique dans lequel nous inscrivons nos réflexions, nos jugements, nos engagements, et qui nous interdisent, par respect pour les autres ordres, de poser aux maîtres de morale, de prétendre à la vérité scientifique et d’affirmer collectivement des préférences et des refus en matière religieuse.

D’où nos précautions et nos scrupules lorsque le débat public porte sur des sujets qui concernent les mœurs, touchent aux croyances, impliquent des connaissances scientifiques  que nous ne possédons pas, mais qui affectent cependant des institutions sociales (la famille), des modes de représentations (le communautarisme ethnique ou sexuel) et l’identité même de la personne, aujourd’hui mise en question par la législation sur la bioéthique.

Nos réserves sur le Pacs ont porté sur le dispositif juridique, bâclé et par conséquent lourd de conflits, et nous nous contentons de nous interroger sur les enjeux idéologiques qui se cachent derrière cette réforme ardemment discutée.

Quant à la révision des lois sur la bioéthique, nos mises en garde procèdent de l’idée même du droit, telle qu’un citoyen français l’a reçue de la Rome antique et du judéo-christianisme. Le législateur ne doit pas oublier que le droit civil est « science de l’identité »  et que sa finalité est d’ «instituer la vie » (1). Or il est question de permettre des manipulations légales sur la personne humaine, sans plus prêter attention à ce que disent les théologiens et les philosophes sur le corps lui-même, sans écouter les avertissements répétés de nombreux anthropologues. On redoute l’ « intégrisme religieux », les «  abstractions » font bâiller, mais on adhère à n’importe quelle idéologie technicienne sous prétexte qu’on ne peut arrêter le progrès scientifique.

Nous faisons notre métier de citoyens en incitant les élus de la nation à la prudence, vertu politique éminente, lorsqu’ils légifèrent sur le corps humain. Nous demeurons laïcs lorsque nous demandons au législateur de prendre au sérieux les théologiens et les philosophes. Aussi diverses soient-elles, leurs pensées permettent de poser en termes raisonnés le débat éthique et politique.

La même prudence devrait être observée par les élus lorsqu’ils décident soudain de légiférer sur les noms de famille. On touche aux relations intimes et publiques entre les époux, on transforme la filiation, on brise les généalogies, en accusant de « conservatisme » ceux qui redoutent un surcroît de violence dans les familles : guerre dans les couples, angoisse des enfants qui seront obligés de décider, donc d’exclure symboliquement le père, ou la mère en marquant leur préférence pour l’un ou l’autre nom.

Qu’il s’agisse de gènes ou de généalogies, le législateur est en train de mettre en crise l’identité de chaque personne, alors que beaucoup doivent déjà affronter une crise d’identité politique provoquée par l’irresponsabilité du milieu dirigeant, par la décomposition sociale et par les multiples atteintes à la souveraineté de la nation.

Somme toute, il n’est pas de domaine où l’on ne joue pas avec le feu. Non par plaisir ou malignité, mais avec l’obsession de ne pas paraître « ringard » par rapport à ceux qui  incarnent l’esprit « moderne » et qui répondent aux « attentes de la société ». Deux remarques sur ce verbiage :

Nous ne savons pas qui fixe la norme en matière de modernité : une idéologie implicite circule dans le milieu dirigeant, dont nul ne peut rendre compte. C’est pire que l’intégrisme religieux et le dogmatisme politique (il y a des organisations et des textes), c’est le contraire de la démocratie (prime est donnée aux groupes de pression) et cela peut faire renaître le fantasme du complot.

Les attentes des Français sont curieusement ressenties : on légifère en toute hâte sur les noms de famille alors que la question était agitée dans d’obscurs cénacles, mais on néglige le vote de millions d’électeurs, les grèves et les manifestations de masse qui prouvent la puissance et la détermination de l’opposition à l’ultralibéralisme.

On ne peut à la fois détruire les identités et désespérer tout un peuple sans provoquer une immense réaction d’affolement, aux tragiques conséquences. A gauche, comme à droite, ils ne savent pas ce qu’ils font.

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(1)   cf. Pierre Legendre, Sur la question dogmatique en Occident, Fayard, 1999, notamment p.114-117.

 

Editorial du numéro 766 de « Royaliste » – 19 février 2001