« C’est ici le chemin ! » proclamait Pierre Mauroy sur la couverture d’un livre qui ne fit pas grand bruit. Ce titre naïvement emphatique faisait surgir l’image du pèlerin-chef désignant au cher peuple de gauche la direction de la terre promise. Hélas on ne vit rien. Malgré les discours fleuris et les proclamations héroïques, malgré la décision de reconquérir l’opinion, ce ne furent qu’erreurs de parcours échecs et mornes piétinements.

Maintenant c’est pire. Non seulement on n’aperçoit toujours pas la terre promise, mais il n’y a plus de « chemin ». Non seulement le « peuple de gauche » est mal à l’aise, mais le peuple tout court est pris de fièvre. Le pouvoir se retrouve seul avec un Parti socialiste dont l’unique fonction est de distribuer des éloges et des blâmes qui n’émeuvent personne. Seul parce que le Parti communiste ne peut jouer les chiens de garde. Seul parce que les syndicats ne peuvent accepter des restructurations brouillonnes. Seul parce que l’opinion ne suit pas. Seul en face de la droite qui guette la faute majeure.

CONSTERNATION

Pourtant, au trimestre dernier, le gouvernement avait fait un effort. Il voulait reconquérir son électorat, faire plaisir à son peuple – l’autre, dit de droite, étant, comme d’habitude, totalement négligé. Mais, cancre indécrottable et de surcroît malchanceux, il a échoué même sur ses sujets de prédilection.

Déjà, la loi sur l’enseignement supérieur avait jeté la jeunesse dans, la rue et mis les professeurs en colère. Et voici cette réforme manquée frappée par les foudres du Conseil constitutionnel… La conception d’une loi sur la presse semblait d’une facilité enfantine, et bien propre à rallier autour du gouvernement les amis de la justice. Cette bonne intention a abouti à un premier résultat consternant puisque ce texte bâclé a provoqué l’inquiétude et le désarroi jusque dans les rangs de la majorité. Et la question de l’école libre ! Soumis aux pressions contraires de deux groupes d’égale importance, le gouvernement ne cesse d’allumer et d’éteindre la mèche d’une bombe qui le tuerait. N’oublions pas la Corse où plus personne ne contrôle la situation comme on l’a vu, spectaculairement, à la télévision. Même dans l’affaire dite des « avions renifleurs » le gouvernement ne parvient pas à prendre un avantage durable sur des adversaires pourtant sérieusement étrillés. Et ce ne sont là que les erreurs et les fautes visibles : la place manque pour raconter les intrigues qui risquent de faire avorter les meilleurs projets, et de décourager ceux qui sont prêts à servir une grande politique. Calculer la part de la suffisance partisane, de l’ignorance et de l’inconscience est inutile : le résultat, lamentable, est là.

INCOHERENCE

Lamentable est encore l’adjectif qui convient pour qualifier la situation économique, sociale et morale de notre pays. De bons chiffres, ou de moins mauvais, ne servent qu’aux autoglorifications passagères. Ils n’effacent pas l’impression de désarroi que l’on retire de la politique économique du gouvernement – ou plutôt de ce qui en tient lieu. Dans l’industrie, il ne s’agit ni de « politique », ni de « stratégie » mais de mesures au coup par coup, adoptées dans la hâte, donc mal préparées et mal appliquées. A peine sorti de l’affaire Talbot, considérée comme « exemplaire » puis comme un contre-exemple », le gouvernement affronte une situation catastrophique dans la sidérurgie, les charbonnages et les chantiers navals. Avec la suffisance qui le il parle de « modernisation » et de « restructurations ». Mais il n’a jamais expliqué clairement dans quel projet d’ensemble s’inscrivaient ces opérations nécessaires, et selon quels plans précis la rénovation des secteurs industriels en question pourrait être accomplie.

Il y a un mois, Edmond Maire dénonçait une politique « secrète, immobile et incohérente ». Nous en mesurons aujourd’hui les conséquences. Après les longues hésitations et l’absence de concertation qui ont provoqué les affrontements de Poissy, voici le gouvernement à nouveau pris de court. Pourtant, la crise de la sidérurgie est évidente depuis longtemps. Pourtant, la question des chantiers navals se pose depuis dix ans. Les gouvernements successifs ont préféré attendre, en colmatant les brèches. Nous en sommes maintenant aux expédients, aux astuces verbales, aux promesses dérisoires. On licenciera sans mettre au chômage, on formera sans savoir qui paiera, on réembauchera sans avoir prévu qui s’installera dans les régions touchées.

Voici même, dérision suprême, que l’on se résout à un protectionnisme que l’on vouait hier aux gémonies. Bien sûr, c’est pour choisir le pire : celui qui se fait sous la pression des manifestants, celui qui frappe un pays pauvre, celui qui ne résoudra rien. Autre chose était de vouloir un rééquilibre global des échanges, une protection souple et bien conçue. Mais ce gouvernement, faute de comprendre, faute de prévoir, ne sait agir que sous la contrainte des faits et de la rue, comme on le vérifie encore dans l’agriculture où rien n’a été fait pour maîtriser la mécanique perverse de l’Europe agricole. Il ne s’agit plus de réaliser le « changement », ni même de pratiquer une gestion rigoureuse mais de sauver ce que l’on peut en se raccrochant (autre signe inquiétant) à la vieille mythologie de la gauche. Voici que Pierre Mauroy parle à nouveau des « travailleurs » et de la « classe ouvrière » (1). Comme si la modernisation tant célébrée ne faisait pas éclater ces catégories, par sa violence propre. Qu’il s’agisse de concevoir, d’entreprendre, ou simplement de réagir, ce gouvernement n’est pas à la hauteur. Il est plus que temps d’en changer.

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(1)    Dans « Libération » 23 janvier.

Editorial du numéro 397 de « Royaliste » – 1er février 1984