Il n’y a pas de retour à l’ordre moral : par accord tacite, indifférence ou démagogie, les hiérarques de gauche laissent faire Nicolas Sarkozy. Le ministre de l’Intérieur n’a pas le temps de penser aux questions de fond : il fait du ramassage électoral avec l’efficacité des parfaits cyniques.

J’appartiens à la race des héros du second mandat : ce peuple du métro exposé aux tire-laine, vendeurs de substances illicites, voleurs de sacs et violeurs en série. Je n’ai pas plus envie que mes compagnes et compagnons de routes souterraines de me faire dépouiller ou agresser. Mais le peuple métropolitain ne vit pas dans la peur contrairement à une opinion courante chez les privilégiés qui circulent en voiture avec chauffeur et gardes du corps.

Ces messieurs et ces dames devraient prendre en compte un fait majeur : sous terre, la plupart des morts violentes sont celles des malheureux qui viennent s’y suicider. Mais comme la misère sociale est la principale cause de ces suicides, les bien-pensants préfèrent ne pas y penser. Telle est l’hypocrisie de la classe dirigeante, son imposture chronique qui nourrit le cynisme sarkozien. Les oligarques de droite ne sont pas des partisans du retour à l’ordre moral, dont les oligarques de gauche nous protégeraient. Les uns et les autres s’en moquent. La moralisation de la vie politique impliquerait l’exemplarité d’une classe dirigeante renonçant au népotisme, au trafic d’influence, au favoritisme (1), à la corruption. Aujourd’hui, il s’agit simplement de récupérer des électeurs de Jean-Marie Le Pen (sans vouloir comprendre que cet électorat rejette l’oligarchie dans sa totalité) en pratiquant la démagogie sécuritaire et la stratégie de la tension : faire peur et rassurer, c’est d’ailleurs ainsi qu’est structurée l’actualité télévisée depuis une quinzaine d’année.

Il n’est donc pas surprenant que Nicolas Sarkozy et Cécilia soient les enfants chéris des médias. En plaçant sous le signe de l’insécurité la petite délinquance, la « mendicité agressive », la prostitution, les immigrés clandestins et les réfugiés politiques, le ministre de l’Intérieur offre du bon spectacle et se met en scène avec un aplomb formidable. Certes, le prurit de racolage électoral n’est pas une activité délictueuse. Mais le grand nettoyage social (2) entrepris par le successeur potentiel de Jacques Chirac n’est qu’un balayage de surface, qui provoquera un surcroît de souffrances sans que la sûreté s’en trouve mieux garantie.

Exemple ? La prostitution. L’Assemblée nationale a confondu le racolage actif et passif dans un même délit qui sera puni de deux mois de prison et de 3 750 € d’amende. Ceci au mépris des impératifs de sécurité des personnes et de santé publique puisque les prostituées et les associations qui les aident expliquent depuis des semaines que cette méthode, qui établit une prohibition de fait, poussera les femmes et les hommes qui se prostituent (en général pour échapper à la misère matérielle) vers la clandestinité. Ce qui les exposera encore plus aux proxénètes, aux agressions et aux maladies. Est-il besoin de souligner que les prostituées étrangères qui seront expulsées seront « recyclées » dans des réseaux tenus par des proxénètes dont la cruauté est extrême ?

Nicolas Sarkozy affirme vouloir « contenir » la prostitution et lutter contre le proxénétisme. Il a au contraire choisi de rendre invisible le commerce de la chair aux moindres coûts budgétaires. Une politique abolitionniste (qui ne réprime pas les personnes qui se prostituent mais qui visent à les sortir de cette misère) implique des mesures de protection et de réinsertion de grande ampleur. Là encore, l’austérité budgétaire s’oppose à une authentique vertu politique – qui n’a rien à voir avec une politique de la vertu.

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(1) cf. Olivier Toscer, Argent public, fortunes privées, Histoire secrète du favoritisme d’Etat, Denoël, 2002. Et notre article dans Royaliste n° 807.

(2) CF. La Croix du 16/1/03 qui cite l’enregistrement d’un discours aux fonctionnaires préfectoraux : après les mendiants, les gitans et les prostituées, N. Sarkozy annonce des expulsions massives de clandestins et prie les fonctionnaires de lever les « obstacles psychologiques » qui s’opposent à l’expulsion des familles entières, sans oublier les enfants scolarisés.

 

Article publié dans le numéro 809 de « Royaliste » – 3 février 2003