Suivre Jacques Le Goff dans sa démarche, c’est d’abord comprendre le métier de l’historien : la rigueur d’une recherche méthodique, qui ne va pas sans surprise ni doute résumés par le désormais fameux « Saint Louis a-t-il existé ? ».  C’est découvrir en sa compagnie un homme d’autant plus difficile à aborder que Louis IX est devenu une figure emblématique et quasi mythique de notre histoire. C’est aussi se situer en une période où se constitue l’État et la nation française. A tous égards, Jacques Le Goff est magistral.

Royaliste : Quelle a été votre intention première lorsque vous avez pris Saint Louis comme sujet ?

Jacques Le Goff : J’ai voulu faire, stricto sensu, une biographie historique, en donnant à cette expression son sens le plus strict et le plus plein : c’est-à-dire une étude qui permet d’approcher un individu du passé. Mais peut-on faire une telle étude et comment ? J’ai donc pensé à un problème avant de penser à un sujet : vous verrez sans doute dans cette démarche un tic de l’école des Annales !

Royaliste : Justement, les biographies se multiplient depuis une trentaine d’années et on reproche aux « Annales » de mépriser ce genre…

Jacques Le Goff : Je ne le crois pas ! C’est un fait que mes maîtres Lucien Febvre et Marc Bloch ont peu pratiqué la biographie. Pourtant, dans son Apologie pour l’histoire, Marc Bloch reprochait à Fustel de Coulanges, que par ailleurs il admirait beaucoup, d’avoir trop négligé l’individu en histoire. Simplement, mes deux maîtres sont allés au plus urgent lorsqu’ils ont voulu renouveler la recherche historique : ils ont voulu faire une part à l’histoire économique et faire de l’histoire sociale, puisque beaucoup d’historiens travaillaient déjà dans le domaine politique.

Royaliste : Quelle a été votre démarche ?

Jacques Le Goff : J’ai pris successivement trois points de vue. J’ai commencé par raconter la vie de Saint Louis, selon la tradition biographique, qui est narrative mais qui n’est pas incompatible avec une histoire plus profonde. En faisant ce récit, je me suis attaché à présenter les problèmes de la période tels qu’ils se sont présentés à Saint Louis.

Il y a par exemple le problème du roi-enfant, qu’on ne peut traiter comme s’il s’agissait du cas bien connu d’une minorité assortie d’une régence : au XIIIe siècle, la venue sur le trône d’un enfant est pour le peuple une terrible angoisse qui va bien au-delà des soucis d’une minorité. Pourquoi ? Parce que le roi chrétien est à cette époque imago dei, l’image de Dieu, et aussi l’intermédiaire entre le peuple et Dieu. Or le Moyen-Age ne plaçait pas l’enfance parmi les valeurs religieuses et sociales, même si l’amour parental était aussi fervent qu’aux autres époques. En ce qui concerne le roi-enfant, l’idée qui prévaut dans la société est qu’un enfant n’est pas un bon intermédiaire entre son peuple et Dieu. Autre problème, celui du roi lointain lorsque Louis IX est à la croisade, à une époque où la croisade n’est plus « à la mode » : cette absence du roi entraîne des réactions profondes que j’ai tenté d’expliquer.

Ma seconde partie, à laquelle je tiens beaucoup, concerne la critique des sources. Vous savez qu’un historien doit travailler à partir de sources, qu’il doit clairement distinguer de ses propres hypothèses. A cet égard, j’ai fait basculer la démarche classique : au lieu de partir de la source telle qu’elle nous a été livrée, j’ai voulu voir comment et pourquoi elle a été produite – ce que j’ai appelé la production de la mémoire. Cela oblige à analyser les intentions de l’auteur du document qui deviendra une source historique.

Les documents sont des monuments, c’est-à-dire des documents produits afin d’avertir ceux qui les liront dans l’avenir et, aussi, des documents que l’on veut installer dans la mémoire.

Royaliste : Par-là, cherchiez-vous à démythifier Saint Louis ?

Jacques Le Goff : C’est ce que je voulais ne pas faire ! Je sais bien que l’image de Saint Louis a été embellie, mais cela ne m’intéressait pas de le débarrasser de ses images plus ou moins mythiques. J’ai voulu étudier Saint Louis en son temps, sans me laisser influencer par ce qui a été dit de lui au cours de l’histoire postérieure. Plus précisément, je me suis concentré sur le personnage qu’à été Saint Louis, de sa naissance jusqu’à sa canonisation.

Royaliste : Pourquoi aller jusqu’à la canonisation ?

Jacques Le Goff : Nous ne savons rien de la naissance roi, mais bien avant sa mort il avait de bonnes chances d’être canonisé. Il le fut 27 ans après sa mort, période pendant laquelle les partisans de sa canonisation (on parle aujourd’hui de « lobbies ») entretinrent activement son souvenir. Et puis, comme dit Borges, quelqu’un est définitivement mort quand meurt la dernière personne qui l’a connue. Or vous savez que Joinville a écrit son histoire de Saint Louis plus de trente après la mort du roi.

Royaliste : Vous êtes-vous vraiment demandé si Saint Louis avait existé ?

Jacques Le Goff : C’est une boutade qui vient d’une surprise : après avoir étudié nombre de sources montrant Saint Louis à table, je me suis aperçu qu’elles étaient identiques à celles montrant… Charlemagne à table ! Si Saint Louis ne peut être recréé qu’à travers des lieux communs, c’est comme s’il n’avait pas existé… Voilà ce que j’ai voulu dire, sans remettre en question l’existence historique du roi.

En fait, Saint Louis a été en quelque sorte « programmé » par sa mère Blanche de Castille et par les conseillers de celle-ci, afin qu’il devienne le meilleur des princes chrétiens. Lors de la grève de l’université de Paris, on voit le roi prendre ce programme à son compte, et chercher effectivement à être conforme à l’idéal du prince chrétien. Il y a une volonté de persévérer dans ce projet qui a fait naître mon admiration. L’étudiant face à cette grève, j’ai pensé à ce qu’on disait de Louis XIV : le portrait du roi, c’est le roi. L’image abstraite, idéale, que l’on donne du roi fait que l’individu-roi se conforme à son image. Il m’a semblé que ce Louis IX, décrit par ses biographes comme le modèle du roi chrétien, est plus ou moins le vrai Saint Louis.

Royaliste : Ce modèle n’était pas sans faiblesses…

Jacques Le Goff : En effet. Mais il faut préciser à ce propos que l’idéal de la sainteté avait changé au cours du XIIIe siècle, ce dont Philippe Auguste avait été victime. Les conseillers du grand-père de Louis IX avaient tenté de le faire canoniser, mais ils eurent le tort de croire que les miracles étaient l’élément décisif du dossier alors que la vie vertueuse était devenue le critère essentiel. Or Philippe Auguste n’était pas encore converti à la monogamie, il avait répudié sa femme, le roi avait été excommunié et le royaume de France avait été mis en interdit. Au temps de Louis IX, on savait que tout se jouait sur les vertus, et il fallait montrer que le roi avait su résister à la tentation – notamment la luxure et la gourmandise. Or nous savons que Louis IX n’a eu de relations amoureuses qu’avec la reine, et seulement pendant les périodes qui étaient permises par l’Église mais que son sang était chaud. Le roi aussi était gourmand, notamment de fruits frais.

Royaliste : Comment savons-nous cela ?

Jacques Le Goff : Mais par le propre confesseur de Saint Louis, qui a témoigné au procès en canonisation ! Et puis nous avons le témoignage de Joinville, qui a raconté avec une grande admiration la vie du roi, mais sans cacher ses faiblesses. Ces témoins donnent de Saint Louis une image très humaine, et ceci d’autant plus que le XIIIe siècle est une période où l’on voit émerger la notion d’individu. Cela dit, Saint Louis était tombé dans l’excès de dévotion, qu’on lui reprochait de son vivant.

Royaliste : Et l’antijudaïsme ?

Jacques Le Goff : Il faut bien entendu s’interroger sur l’antijudaïsme et non sur l’antisémitisme, qui n’a pas de sens au Moyen Age puisqu’il n’existe pas de théories racistes. Quant au judaïsme, Saint Louis hésite entre deux attitudes : l’une de répression, dont il a usé mais pas autant que d’autres et pas autant que l’Église aurait voulu qu’il fasse, et l’autre de protection. Cette question est évoquée dans mon livre avec beaucoup de nuances, parce que les documents m’ont amené à prendre des positions nuancées.

Royaliste : Venons-en à votre troisième point de vue.

Jacques Le Goff : J’ai tenté de montrer Saint Louis, à la fois exemplaire et unique, dans ses rapports à l’espace et au temps, à l’environnement intellectuel et artistique, aux paroles et aux gestes, à sa famille, à la religion. Et puis je l’ai montré en tant que roi, en insistant sur la distinction entre le roi sacré et thaumaturge, et le roi saint. Le roi sacré et thaumaturge, c’est le roi de France. Mais c’est aussi un roi souffrant, un homme qui souffre « dans son corps et dans son cœur » comme il le dit lui-même. Louis IX n’a pas eu l’ambition de la sainteté, mais la volonté, de plus en plus approfondie, de devenir un roi chrétien exemplaire. Or l’image du Christ au XIIIe siècle n’est pas triomphante : c’est celle du Christ qui meurt sur la Croix.

Le paradoxe, c’est que ce roi qui est regardé comme le plus grand prince chrétien de son temps part pour la croisade, est vaincu et fait prisonnier – ce qui pourrait être considéré comme un désastre. Visiblement, le roi est humilié par cet échec, qu’il fait connaître à ses sujets par une lettre lue dans toutes les églises du royaume. Mais pour les chrétiens de cette époque, l’image la plus forte de Dieu est celle du Christ souffrant sur la Croix. Aussi Louis IX donne-t-il par sa défaite une certaine image du Christ, et gagne en prestige.

Royaliste : Et le roi de France ?

Jacques Le Goff : Saint Louis est un roi exceptionnel pour un temps exceptionnel. Le roi est dans un mouvement auquel il a puissamment contribué mais qu’il n’a pas créé : la construction de l’Etat moderne. Celui-ci ne s’oppose pas à l’État féodal : les rois de France ont construit l’État moderne en utilisant toutes les ressources de la féodalité. En tant que suzerains, ils avaient des droits considérables et, de plus en plus, ils représentaient la Couronne : ils ont mis la féodalité au service de la Couronne. A cet égard, Saint Louis est l’héritier de son grand-père Philippe Auguste.

Saint Louis est un roi exceptionnel parce qu’il a voulu faire coïncider la politique et l’éthique : c’est ainsi qu’il crée avant de partir pour la croisade des enquêteurs chargés de pourchasser les injustices, les exactions, la corruption. Ce faisant, il a renforcé le pouvoir royal tout en faisant prévaloir la justice, selon son idéal de prince chrétien. C’est Saint Louis qui décide que, par-delà toutes les juridictions ecclésiastiques et seigneuriales, tout sujet du royaume pourra désormais faire appel à la justice royale : là encore, il y a coïncidence entre l’idéal du prince chrétien et la volonté, politique, de renforcer le pouvoir royal.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 669 de « Royaliste » – 2 juillet 1996.