Longtemps, les royalistes ont été dénoncés comme des réactionnaires, des corporatistes, des ennemis du peuple, toujours à droite de la droite. Or la Nouvelle Action royaliste a soutenu le mouvement de décembre 1995, défend la Sécurité sociale, réclame de nouvelles nationalisations, dénonce la classe dirigeante et proclame la nécessité d’une révolution. Opportunisme ? Provocation ? Folie douce ? Rien d’autre que la fidélité aux composantes les plus novatrices et les plus créatrices de notre pays.

Les associations d’idées ne font pas la vérité d’une pensée. Sinon, le très sage Lionel Jospin serait placé sur le même pied que Staline au prétexte que la référence au socialisme est commune aux deux hommes. Cette comparaison fait sourire, alors que beaucoup reçoivent comme une évidence l’amalgame entre le royalisme et l’absolutisme, le cléricalisme et la contre-révolution. Or la tradition royaliste est aussi riche et aussi complexe que la tradition socialiste et le monarchisme extrémisme – celui des Ultras ou celui de l’Action française – est une tendance moins durable et moins forte que les autres courants (légisme res publicain, monarchiens et libéraux constitutionnels, catholiques sociaux…) qui constituent notre famille politique. Il est donc historiquement faux de confondre le royalisme et la Réaction.

Faut-il pour autant identifier le royalisme et les aspirations révolutionnaires ? Assurément non, si l’on évoque des images de barricades, de guillotine, de guerre civile et de dictature du prolétariat. Mais fondamentalement oui, si l’on définit la révolution comme une transformation en profondeur de la société. En ce sens, la première tradition royaliste moderne, celle des monarchiens est révolutionnaire puisque ses représentants rédigent les principaux articles de la Déclaration de 1789 et sont, avec les royalistes libéraux, les principaux acteurs de la Nuit du 4 août. N’oublions pas, non plus, que l’œuvre de la Constituante est due à des hommes qui ne contestent nullement la royauté. Nous nous référons à bon droit à cette tradition première, lorsque nous souhaitons une révolution qui est aussi nécessaire aujourd’hui qu’à la fin du 18ème siècle.

Longtemps, ce souhait a été regardé comme une figure de style, en référence rituelle à la formule du comte de Chambord sur la nécessité de reprendre le mouvement de 1789. Il surprend depuis que nous précisons le contenu de notre projet politique, au point qu’on peut se demander si nous ne sommes pas sortis des chemins tracés par nos aînés. Pour montrer notre rectitude, prenons quelques sujets brûlants :

Défendre la Sécurité sociale ? Les royalistes ne sauraient y manquer puisque la nécessité d’assurer la protection des travailleurs par des systèmes d’assurances a été soulignée par les royalistes catholiques-sociaux dès qu’ils eurent constaté les ravages provoqués par le libéralisme économique. Sous la monarchie de Juillet, Villeneuve-Bargemont propose un système de cotisations patronales destinées à financer les dépenses de santé des ouvriers ; Armand de Melun conçoit un vaste plan d’assistance publique en 1850 et il est l’inspirateur du mutualisme français ; Albert de Mun défend en 1888 une proposition sur les caisses de secours et de retraites pour les ouvriers. Et ce ne sont là que des exemples d’une vaste ambition qui atteste que les royalistes ont joué un rôle majeur dans la création de l’Etat-Providence.

Défendre les statuts particuliers ? Les royalistes sont historiquement requis puisque les premiers statuts protecteurs dans l’industrie remontent à la monarchie – le régime minier – et que d’autres procèdent de la logique de l’organisation d’une profession particulière. Qu’on n’aille pas, cependant, nous prêter des nostalgies corporatistes : nous n’avons jamais eu de complaisance pour le corporatisme moderne – notamment celui qui sévit dans l’agriculture.

Promouvoir les services publics et les entreprises nationales ? Cela va sans dire puisque les premiers services publics ont été organisés par la monarchie, de même que les premières entreprises d’Etat. Le libéralisme économique ne se trouve assurément pas dans la tradition capétienne, qui a toujours affirmé le rôle éminent de l’Etat. Certes, il ne s’agit pas de justifier au nom du passé des orientations politiques présentes. Nous disons simplement que, hier comme aujourd’hui, au-delà des modes et des doctrines, les services publics et les entreprises nationales sont indispensables pour la société française et pour le fonctionnement de son économie. Et nous affirmons tranquillement que le colbertisme n’est pas un passéisme, ni une injure, mais la matrice d’une politique qui a fait ses preuves sous différents régimes.

Contrôler la monnaie ? Les rois de France se sont assuré le droit exclusif de battre monnaie et la conduite par l’Etat de la politique monétaire se situe dans cette perspective régalienne. Le retour à l’ancien statut de la Banque de France et la nationalisation du crédit sont donc des revendications aussi pertinentes pour un royaliste que pour tout citoyen hostile à la dictature des « marchés ».

Soutenir l’action syndicale ? Là encore, nous trouvons nos références dans le royalisme catholique et social : Albert de Mun et beaucoup d’autres royalistes ont vigoureusement milité, dans les années 1880, en faveur des syndicats professionnels.

Vouloir une plus juste distribution des revenus ? Les royalistes du 19ème siècle comptent parmi ceux qui ont réclamé avec le plus d’insistance un salaire minimum pour les ouvriers, et ils sont les inventeurs du système de la participation aux bénéfices. Bien entendu, les adeptes du libéralisme économique les considéraient comme de dangereux révolutionnaires. Les royalistes constataient simplement les limites de l’action charitable et voulaient une intervention résolue de l’Etat.

Considérer que le pouvoir politique doit avoir la justice sociale pour premier souci ? C’est là un principe fondamental aux yeux des royalistes. Tant que ce principe d’énonce dans le champ de la philosophie politique, personne n’y voit d’inconvénient. Mais nul ne saurait nous reprocher d’être assez fidèles à notre pensée pour tirer du principe de justice des conséquences pratiques : par exemple l’institution du salaire maximum, la lutte contre la spéculation financière, l’augmentation massive des petits et moyens salaires.

Dénoncer la confiscation du pouvoir politique par la classe dirigeante ? C’est bien le moins qu’on peut attendre des royalistes qui affirment depuis deux siècles, toutes tendances confondues, la nécessité d’un pouvoir effectivement arbitral, donc indépendant du parti politique majoritaire mais aussi de la classe sociale dominante. Là encore, il ne s’agit pas de rhétorique : après avoir dénoncé la volonté hégémonique du Parti socialiste puis sa soumission à l’idéologie néo-libérale et au monde de la finance, nous sommes pleinement en accord avec nous-mêmes lorsque nous récusons l’hégémonie exercée par le RPR et la soumission de l’Etat à la grande bourgeoisie affairiste et à la logique des marchés financiers. Un roi d’Espagne qui serait tombé sous la dépendance du Parti socialiste espagnol aurait perdu sa raison d’être. Il en serait de même pour un roi de France qui serait l’otage de Monsieur Trichet, de Monsieur Gandois, de Monsieur Minc et de Monsieur Balladur. Là encore nous n’avons rien inventé, puisque l’autonomie du pouvoir politique et l’indépendance de l’Etat sont les règles d’or de la monarchie royale. Nous nous contentons de tirer quelques exemples de l’actualité.

Mais la révolution tout de même ! Comment exalter, sans être un démagogue éhonté, ou un traître à la royauté, « la révolution nécessaire » ! Il faudrait avoir le temps de démontrer que la monarchie fut historiquement trahie en 1789 par la noblesse réactionnaire – qui n’était pas toute la noblesse – et en 1848 par la bourgeoisie conservatrice. Observons pour l’heure que la tradition est ce qui nous transmet la part positive des réformes et des révolutions : celles de 1789 et de 1830, œuvres de royalistes, celles de 1944 et de 1958 qui furent accomplies sous l’égide du général de Gaulle qui a toujours situé son action dans le droit fil de la tradition capétienne.

Comment des royalistes pourraient-ils s’opposer à la révolution qui s’annonce sous la forme, d’ailleurs classique, d’une reprise des mouvements révolutionnaires accomplis et d’un prolongement dynamique de ceux-ci ? Comment pourraient-ils s’opposer à des forces sociales qui se rassemblent pour demander justice – c’est-à-dire ce qui est au principe même du projet royaliste ? Comment pourraient-ils refuser de participer activement au mouvement révolutionnaire alors que celui- ci aura besoin, comme les précédents, d’une institution politique régulatrice – faisant prévaloir l’Etat de droit – et protectrice de la liberté de chaque citoyen : telle est la tâche historique des royalistes dans les révolutions, ce que nous aînés monarchiens, libéraux, orléanistes, ont presque toujours compris.

Quant à cette tâche historique, quant au service à accomplir dans et pour la révolution, nous n’avons rien inventé. Avant nous il y a eu Mounier, Malouet, Clermont-Tonnerre, Mirabeau, Barnave, Chateaubriand, les princes d’Orléans et tant d’autres, députés, journalistes, militants, qui ont eu les mêmes attentes, les mêmes enthousiasmes, les mêmes angoisses que ceux que nous éprouvons. Et les mêmes mots pour les dire. Avant nous, il y eut Bernanos, notre aîné le plus proche dans le temps et par l’esprit. Avant nous il a invoqué « la révolution nécessaire » (en 1942), avant nous il a dit (dans La France contre les robots) qu’il y avait « une tradition française de la Révolution, une tradition humaniste de la Révolution universelle, une Révolution de la Déclaration des droits de l’homme (…). Mieux que nous, il a affirmé en août 1944 que « la France doit au monde une révolution ». Et c’est nous qui souscrivons à ces lignes écrites pendant la guerre et qui ont aujourd’hui leur pleine actualité :

« (…) c’est la révolution européenne qui commence, et ce que la révolution européenne aura commencé, la révolution française l’achèvera. Car jusqu’ici nos révolutions manquées ont été celles des peuples contre les rois. La révolution que j’annonce sera celle des rois et des peuples, l’union des peuples libres et des pouvoirs légitimes contre la double tyrannie de l’Or et du Fer, pour la restauration d’un Ordre humain ».

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Article publié dans le numéro 658 de « Royaliste » – 1996