Les déclarations de Mme Barzach en faveur de la réouverture des maisons closes ont suscité une vague de protestations. Mais le débat sur la prostitution mérite d’être relancé.

La prostitution est un fait social, il est hypocrite de faire comme si elle n’existait pas, ou de se contenter d’une réprobation vertueuse : il y a toujours eu une politique à l’égard de la prostitution, qui a varié en fonction des convictions idéologiques et morales, des préjugés scientifiques, des peurs et des fantasmes collectifs.

A la politique réglementariste qui tendait à l’enfermement des « filles ordonnées au vice « dans des maisons de tolérance soumises à contrôle policier et sanitaire a succédé, après la fermeture des « maisons », une politique de contrôle sanitaire qui s’est prolongée jusqu’en 1960. Depuis cette date, c’est la lutte contre le proxénétisme qui a eu la priorité, sans que les pouvoirs publics se soucient sérieusement de la situation des prostituées. Depuis leur révolte de 1975, qui avait abouti à la rédaction d’un rapport resté dans les tiroirs, c’est la politique de l’autruche qui a prévalu, à droite comme à gauche – jusqu’aux déclarations de Mme Barzach.

En proposant la réouverture des maisons closes pour lutter contre le Sida, Mme Barzach ne fait que reprendre le très classique projet sanitariste dont l’expérience montre l’échec : jamais les pouvoirs publics n’ont pu contrôler efficacement la prostitution, ni faire obstacle, par l’enfermement, à la propagation des maladies vénériennes. Quelques maisons légendaires (le Chabanais, le One Two Two) et nombre de romanciers ont répandu l’idée que le temps des bordels était celui d’une prostitution saine, d’un « travail » pas désagréable accompli dans une ambiance quasi-familiale. Idée fausse, comme le montrent les travaux historiques réalisés sur le sujet : en dehors des maisons de tolérance ; malgré les contrôles sanitaires et la répression des clandestines, une prostitution multiforme n’a cessé d’exister, et la syphilis a exercé ses ravages jusqu’à ce qu’on trouve le traitement approprié.

Compte tenu de ces enseignements, la réouverture des « maisons » serait une solution inopérante face au Sida, qui continuera de se propager par le biais de la prostitution clandestine. En même temps que beaucoup d’autres, M. Evin a eu raison de souligner ce point, mais il est mal placé pour reprocher à Mme Barzach de porter atteinte à la dignité des femmes. Depuis deux ans, qu’a donc fait le ministre de la Santé quant à la dignité des femmes qui sont obligées de se prostituer pour vivre ? Il n’est d’ailleurs pas seul en cause puisque, depuis quinze ans, les pouvoirs publics ne se sont guère souciés de la prostitution.

Plutôt que d’accabler Mme Barzach, qui a eu au moins le mérite de briser le silence, il conviendrait de réfléchir à la condition des prostituées, et ne plus se borner à la répression du proxénétisme et à la distribution de contraventions pour racolage. Comme au moment de la rédaction du rapport Pinot, qu’il serait intéressant de relire, il faudrait écouter les prostituées et les associations qui s’en préoccupent afin de mettre en œuvre une politique de lutte contre cette forme d’exploitation et d’exclusion sociale.

Le gouvernement ne saurait estimer que le rejet d’une solution est une action suffisante, et que le silence, qui recouvre tant de violences subies, peut une nouvelle fois retomber sur le monde de la prostitution. Puisque le ministre de la Santé a invoqué la dignité des femmes, il lui appartient de s’en préoccuper sans délai.

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Article publié dans le numéro 540 de « Royaliste » – 25 juin 1990