A la suite d’un séjour trop rapide à Bucarest, et d’une lecture hâtive des sondages, certains de nos confrères avaient annoncé la défaite du président Iliescu et la victoire de l’opposition au Parlement. Leurs pronostics ont été doublement démentis mais l’avenir de la Roumanie n’est pas pour autant fixé.

Ce dimanche 27 septembre, à quoi donc s’occupait la France politique ? Sans doute soignait-elle les plaies (superficielles) et les bosses (légères) de la querelle autour du traité de Maastricht. En tous cas, elle ne prêtait guère attention à l’avenir de la jeune démocratie roumaine qui affrontait avec un calme étonnant la double épreuve des élections législatives et de l’élection présidentielle après une campagne sans incident notable.

C’est d’ailleurs ce climat apaisé qui est responsable de l’attention désormais vacillante des médias. Il ne faut pas les imiter. Il y a tant d’hystérie dans l’Europe postcommuniste, tant de conflits ouverts ou latents, que nous devrions nous féliciter de voir quelques pays contenir les démons de la guerre civile et étrangère. La Roumanie est de ceux-là. Et, quelle que soit l’opinion que l’on a de son président, vieux cheval de retour du communisme à la mode Ceausescu, il faut aider le pays à retrouver des conditions de vie acceptables puis confortables, maintenir des liens étroits avec la France dans tous les domaines, contribuer autant que possible au maintien des équilibres entre les nations. Vaste tâche que la diplomatie française accomplit en Roumanie comme dans toute l’Europe centrale et orientale avec compétence et enthousiasme.

PHOBIES

Mais ni l’espoir d’un avenir paisible, ni la générosité d’une aide qui est plus affectueuse qu’intéressée ne suffisent à garantir à la Roumanie un développement accompli en douceur. D’abord parce que l’horizon international est, pour elle comme pour tous les pays d’Europe centrale et orientale, lourd de menaces. Cet été, Roumains et Russes se battaient en Moldavie et le cessez-le-feu qui est intervenu ne règle en rien la question ; roumaine par sa population, la Bessarabie a été successive ment annexée à l’empire russe en 1812, incorporée à la Roumanie en 1918, occupée par l’Union soviétique en 1940, reconquise par les Roumains alliés aux Allemands en 1941 et reprise par les Russes en 1944. Ces derniers ont alors créé une république socialiste de Moldavie composée pour l’essentiel de roumanophones mais qui vit arriver par la suite de nombreux Russes et Ukrainiens. Installés pour la plupart autour de Tiraspol et de Bendery, ces russophones se sont rassemblés dans une « République du Dniestr » après la proclamation par les Moldaves de leur indépendance : d’où le conflit armé entre les Moldaves et ceux du Dniestr (appuyés par l’armée russe). L’émotion règne dans toute la Roumanie (ou l’on considère la Moldavie comme une sorte d’Alsace-Lorraine) et il y a un risque latent d’extension du conflit. En outre Bucarest doit conserver un œil sur Budapest où l’on entend dire, parfois, que la République hongroise est celle de tous les Hongrois – entendez par là les Magyars de Slovaquie et de Transylvanie.

Le mot de Transylvanie conduit à évoquer la question des minorités culturelles de la nation roumaine On sait que la Transylvanie, devenue roumaine par le traité de Trianon de 1920, est pour partie habitée par une population hungarophone. Comme partout, la fin de la dictature communiste a libéré les passions « ethniques » : aux violences dont furent victimes les Magyars à Tirgu Mures en mars 1990 a répondu une excitation hungarophone dont le principal agent n’est autre que le pasteur Lazslo Tökes, celui-là même dont l’arrestation déclencha la révolution de 1989. D’où la percée de Gheorge Funar, animateur du Parti de l’unité nationale des Roumains : maire de Cluj en Transylvanie, ce Le Pen roumain qui a pris des mesures discriminatoire à l’égard de la population magyare (fermeture des écoles hungarophones, interdiction des inscriptions en hongrois), a recueilli presque 11% des voix aux présidentielles. L’agitation des extrémistes de Transylvanie s’alourdit des préjugés et des phobies qui visent les Tziganes (plusieurs centaines de milliers) et les Juifs qui ne sont plus que quelques milliers. La pauvreté matérielle et l’angoisse morale expliquent le retour aux vieux réflexes.

DÉTRESSES

Les principales difficultés que subit la Roumanie et la plupart des misères que doivent supporter ses habitants sont communes à tous les pays qui sortent du système communiste : crise d’un système productif inadapté, matériels usés, immeubles délabrés, réseaux de distribution disloqués, confusion entre l’économie de marché organisée et l’enrichissement fulgurant d’une minorité – tandis que la plus grande partie de la population vit dans la pauvreté… L’après-communisme ressemble partout à un après-guerre. Mais la Roumanie a ceci de particulier que les dégâts dans les esprits sont particulièrement importants ; les procédés de répression et d’intimidation pratiqués par le tyran des Carpates ont été tels que nombre de Roumains vivent encore dans la peur de la Securitate, dans l’obsession du complot. Complot « sécuriste » sans doute, mais aussi « complot juif » car le retour au passé, manifeste dans toutes les sociétés post-communistes, est particulièrement radical en Roumanie – comme si ce radicalisme-là était la figure inversée de la période Ceausescu. L’antisémitisme est en effet hystériquement pratiqué par la presse d’extrême-droite (Romania Mare) et plus discrètement affirmé par certains hommes politiques de droite. Comme toujours, on cherche des boucs émissaires parce qu’on est déçu par les promesses non tenues d’une révolution inaboutie et récupérée par la vieille Nomenklatura, parce que les repères font défaut, parce qu’il faut lutter chaque jour contre d’innombrables pénuries, parce que l’hiver, à Bucarest, une partie de la ville n’est pas chauffée, parce qu’il faut faire sa cuisine lorsqu’il y a du gaz, c’est-à-dire entre deux et trois heures du matin… Il y a ces angoisses, cette fatigue physique, cette crainte aussi d’être abandonné par les autres pays, et notamment par la France. Mais il y a aussi de bonnes et de solides raisons d’espérer. D’abord le niveau de la formation générale, bon et même excellent dans le domaine scientifique et technique, qui peut permettre le redémarrage d’une économie modernisée. Ensuite les capacités agricoles du pays qui seront visibles dès que les réseaux commerciaux auront été réorganisés. Enfin et surtout la démocratie roumaine, naissante ou plutôt renaissante et qui commence à se stabiliser. Les récentes élections sont le signe de ce retour progressif à l’État de droit, puisqu’elle se sont honnêtement déroulées. Il y a maintenant un chef de l’État élu au suffrage universel, des députés élus de la même manière, des partis qui se sont constitués. Par rapport à l’ère Ceausescu, c’est un immense progrès. Mais les acquis sont fragiles et le résultat des élections ne peut satisfaire aucun des deux camps.

La Convention démocratique de Roumanie (C.D.R.) qui regroupe la plupart des partis d’opposition (à l’exception notable du Parti national libéral de Radu Campeanu) espérait gagner les deux batailles électorales. Elle doit aujourd’hui déchanter puisqu’elle n’obtient pas la majorité à l’Assemblée : le parti d’Iliescu (Front Démocratique du Salut national) devient en effet le premier parti de l’Assemblée nationale (27,5% des voix), alors que la Convention démocratique ne recueille que 20% des suffrages. Même si elle s’allie avec le parti de Petre Roman (10% des voix) et avec quelques autres organisations, la Convention ne par viendrait pas à la majorité absolue. En outre, Emil Constantinescu, le candidat de la C.D.R., a été largement battu à l’élection présidentielle ne recueillant que 31% des voix au premier tour alors que Ion Iliescu dépassait les 47%. Dans l’opposition la déception a été d’autant plus lourde que les sondages donnaient son candidat gagnant au second tour après une campagne dynamique qui contrastait avec la médiocrité de celle du président sortant. Deux raisons principales expliquent cette déconvenue : le fait que la Convention Démocratique ait cru bon de présenter un intellectuel dans un pays ou l’opposition entre l’intelligentsia et le peuple est très prononcée ; d’autre part le vote conservateur des campagnes qui préfèrent, en Roumanie comme dans d’autres pays de l’Est, les notables locaux du vieil appareil communiste aux nouveaux-venus. Après cet échec, la dynamique électorale n’existant plus, la Convention Démocratique, coalition un peu hétéroclite, risque maintenant l’éclatement.

Mais Ion Iliescu ne s’en trouve pas moins dans une situation délicate puisque ses partisans, même en comptant sur le soutien annoncé de l’extrême-droite ainsi que sur celui de l’ex-parti communiste (Parti socialiste du Travail), ne peuvent réunir autour d’eux une majorité stable. L’Assemblée risque donc de devenir ingouvernable, à moins que les principaux partis n’acceptent – hypothèse peu vraisemblable – la proposition présidentielle, faite début octobre, d’un gouvernement d’union nationale. A l’instabilité politique probable, ajoutez la gravité de la situation économique, l’ampleur du malaise social, psychologique, moral, et les menaces internationales : tous les éléments de la crise roumaine subsistent et risquent de s’aggraver.

LE ROI ?

Le retour du roi Michel changerait-il vraiment quelque chose à cette situation pour le moins difficile ? Assurément : la Roumanie a besoin d’un arbitre incontesté, et le roi s’est toujours tenu à l’écart des luttes partisanes ; la Roumanie a besoin de retrouver son identité, donc sa mémoire, et le roi incarne pleinement la nation dans son histoire et dans toutes ses épreuves ; la Roumanie doit dépasser ses conflits interethniques et le roi est à cet égard le seul qui puisse rétablir la confiance entre les peuples et la paix dans le pays, car il s’appuie sur une conception historique et politique de la nation roumaine et peut seul garantir que tous les particularismes seront respectés dans l’unité qu’il symbolise. « En ce qui concerne la minorité hongroise de Transylvanie, déclarait récemment le roi, j’ai toujours dit que le pays dans lequel je suis né et auquel j’ai prêté serment est un et indivisible. Je récuse la soi-disant autonomisation ou fédéralisation. Mais soyons clairs. Comme l’affirmait avec force notre Constitution démocratique en 1923, tous les citoyens de la Roumanie, sans différence de leur appartenance à une ethnie, religion ou langue ont les mêmes droits et obligations ». Ce message d’unité dans le respect des différences est-il entendu ?

De fait, les principaux partis d’opposition (Parti paysan, Parti national libéral…) souhaitent le retour du roi Michel et certains dirigeants du parti de Petre Roman n’y semblent plus opposés. De fait, le roi et sa famille ont été accueillis par d’immenses foules en avril dernier. De fait, l’intelligentsia roumaine lui est très largement favorable. D’où l’impression, passionnément cultivée par certains, que la voie est toute tracée. Tel n’est pas le cas : le vote du 27 septembre a montré la force de Ion Iliescu (évidemment très hostile à la monarchie) et l’influence du vieil appareil communiste – notamment dans les campagnes qui restent très sensibles à la propagande anti-royale. Des obstacles sérieux existent donc, qu’il serait absurde de nier. Mais aucune situation politique n’est figée. En 1989, le roi Michel était dans son pays un homme discrédité par la propagande communiste : c’est aujourd’hui l’homme le plus populaire du pays et le recours souhaité par une partie de la classe politique. Pas de certitude, mais une possibilité sérieusement envisagée. Pas de retour qui serait désormais automatiquement programmé, mais une nécessité que la dynamique des événements peut confirmer.

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Article publié dans le numéro 586 de « Royaliste » – 19 octobre 1992