Un homme grand, vêtu de sombre, revient sur sa terre natale. Il est accompagné de sa femme, leur fille et leur gendre les accueillent à l’aéroport. Michel et Anne sont des exilés. Comme tous ceux qui ont connu ce malheur, ils sont bouleversés. L’homme au visage austère verse des larmes. La foule le presse, et l’acclame. Elle le tient pour roi. De fait, c’est Michel Ier de Roumanie, roi légitime selon l’histoire et le droit, qui revient dans sa patrie en compagnie de la reine Anne, après cinquante ans d’une vie de proscrit.

L’événement n’a pas eu grand écho en France, malgré ce caractère émouvant qui fait d’ordinaire recette dans les médias. Sa signification politique n’a pas non plus retenu l’attention. En résumé, le commentateur moyen présente le roi Michel comme un homme du passé, dont le retour marquerait une normalisation de la vie politique roumaine rendue possible par la défaire de Ion Iliescu. On ajoute parfois une fine touche de philosophie politique, qui consiste à dire que le prestige de la monarchie tenait à l’absence de roi, dont le retour détruirait le charme. Une présence banale dans un pays qui s’inscrit dans la norme : deux motifs qui permettent de détourner son regard.

Pourtant, le roi Michel a rencontré publiquement le nouveau président de la République, Emil Constantinescu, et son Premier ministre. Pourtant, le roi Michel, dont la nationalité roumaine est à nouveau reconnue, a été chargé de rencontrer officiellement les gouvernements de l’Ouest en vue de l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne. Ces faits ont leur importance. Ils indiquent que le roi de Roumanie est revenu pour servir son pays, et que cette volonté de servirest manifestement appréciée par le gouvernement et le peuple roumains.

Il convient de s’en tenir à ces indications, car les relations qui se sont officiellement renouées sont l’affaire de la nation roumaine et de son roi. Tout au plus est-il permis de dire que ce n’est pas la monarchie ni le roi qui appartiennent au passé, mais le mot « restauration », aussi désuet qu’inadéquat lorsqu’il s’agit d’exprimer la valeur symbolique de la présence royale en Roumanie comme en Bulgarie.

Cette symbolique doit être comprise selon sa définition première, comme l’acte éminemment politique qui rend possible le lien social, dans l’ordinaire des jours, pour les citoyens tels qu’ils sont. Le fait que cette fonction puise être exercée par des hommes tels que Michel de Roumanie et Siméon de Bulgarie, si discrets dans leur exil qu’ils semblaient ne plus espérer, si faibles qu’on les croyait anéantis, est une heureuse nouvelle – pas seulement pour les royalistes que nous sommes mais pour tous ceux qui, en Europe et ailleurs, souhaitent un nouvel exercice du pouvoir politique.

Le retour du roi Michel montre que la présence et le rôle politiques ne s’inscrivent pas nécessairement dans une « réalité » définie par des rapports de force. Pas d’organisation de masse, pas de complot tramé dans la nuit, pas même de stratégie, ni de travail d’image. Pas de gros capitaux ni d’argent mal blanchi. En somme, rien. Rien de ce qui, chez nous, fabrique les réputations, entretien les notoriétés et permet la prise à la hussarde d’un pouvoir ou du pouvoir. Rien, sinon de la mémoire, des fidélités, et le fait, pour le roi, d’être là, parmi les siens, comme s’il l’avait toujours été parce que, d’une certaine manière, il l’a toujours été.

Lisant ces lignes, les réalistes souriront avec bienveillance. Romantisme politique ! Angélisme ! Naïveté ! Comme si nous pensions que les princes et les rois sont appelés au service de l’Etat sur leur bonne mine, au vu de droits et de titres inscrits en lettres gothiques sur des parchemins… Il faut de la vertu, à tous les sens du terme : de la force d’âme, des exigences pour soi-même, du respect pour les siens, une espérance soutenue par l’amour que l’on porte au peuple auquel on appartient. Pour que la symbolique royale retrouve son sens et sa force après une longue rupture dans la tradition politique, il faut que le prince soit à tous égards exemplaire. Sinon le lien ne se recrée pas.

En Roumanie, un homme pauvre vient avec sa famille se mettre au service d’un pays meurtri. Quant aux vertus politiques et morales, les comparaisons sont à l’avantage du roi Michel.

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Editorial du numéro 683 de « Royaliste » – 1997