Diplomate de carrière, opposant au régime communiste et emprisonné par celui-ci, Alexandre Paléologue fut ambassadeur de Roumanie en France après la chute de régime de Ceausescu puis congédié par le gouvernement en raison de son franc-parler. Il est vrai qu’il n’a jamais caché sa fidélité au roi Michel, et son espoir de voir restaurée la monarchie dans son pays.

Royaliste : Pourriez-vous évoquer la situation politique en Roumanie ?

Alexandre Paléologue : Mon impression d’ensemble est celle d’une grande confusion. Mais on observe en Roumanie un redressement de la conscience politique qui, malgré la persistance de certains réflexes conservateurs qui permettent le maintien au pouvoir de l’équipe actuelle, sont très encourageants. Surtout si l’on songe que la chute de Ceausescu ne remonte qu’à deux ans… Quant à la visite du roi Michel, en mai dernier, elle a provoqué un véritable choc dans l’opinion. Les positivistes de l’information, qui s’appuient sur les sondages, affirmaient que le courant monarchiste ne réunissait que 10 à 15% de la population. Or le nombre et l’enthousiasme des Roumains venus acclamer le roi montre à l’évidence que ces sondages étaient très en deçà de la vérité et qu’il est aujourd’hui permis d’envisager la restauration de la monarchie.

Royaliste : Par quelle procédure ?

A. Paléologue : Le roi est le roi, et le fait qu’il ait été contraint à l’exil par les communistes ne lui enlève pas sa légitimité. Un référendum n’est donc pas absolument nécessaire mais le roi a récemment envisagé que le peuple soit démocratiquement consulté sur la restauration de la monarchie.

Royaliste : Vous parlez comme si cette restauration était proche ! La presse française ne donne pas du tout cette impression. « Le Monde », par exemple, a parlé, lors du voyage du roi Michel, du rassemblement de quelques dizaines de milliers de sympathisants et de curieux…

Alexandre Paléologue : « Le Monde » a commis là une erreur qui n’est même pas excusable. Les films et notamment les images diffusées par la’ télévision française, montrent que les avenues de Bucarest étaient noires de monde et que loin d’être supplément « curieux », les Roumains faisaient preuve d’un bel enthousiasme, acclamant le roi et la reine pendant des heures et criant « La monarchie sauve la Roumanie ». Ce slogan a d’ailleurs donné le titre d’un film consacré à ce voyage qui a fait apparaître l’immense popularité de la famille royale. Ce ne sont pas quelques dizaines de milliers de curieux qui se sont rassemblés sur l’itinéraire du roi, mais des centaines de milliers de royalistes déclarés et de sympathisants. La chaîne américaine CNN a même parlé d’un million de personnes…

A mon sens, ce voyage du roi a bouleversé les conjectures politiques et l’accueil qui lui a été réservé peut modifier l’opinion de bien des Roumains restés dubitatifs. N’oublions pas plus que le régime néo-communiste a déçu et qu’il faudra un jour ou l’autre un changement radical de politique. Il est à cet égard important de souligner que les Roumains ne considèrent pas le roi comme un président de la République, qui est toujours le candidat d’un parti, qui est mu par une ambition personnelle et qui a, une fois élu, une clientèle électorale à satisfaire. Un roi ne se trouve pas dans cette situation : c’est une personne qui a vocation à incarner l’identité collective parce que ses intérêts personnels se confondent avec ceux de la nation : un roi ne peut envisager d’avenir pour sa descendance si son pays ne connaît ni la paix civile ni prospérité.

Royaliste : Ce rôle arbitral suffit-il à emporter l’adhésion populaire, lorsque le roi exilé envisage son retour ?

Alexandre Paléologue : Non, mais avant de remplir ses fonctions arbitrales, un roi peut montrer qu’il est effectivement souverain. Ce mot a plusieurs sens, et il évoque souvent la majesté, la grandeur… Pour moi, le souverain est celui qui joue un rôle positif et décisif dans un moment critique. Ainsi le roi d’Espagne est souverain, il domine effectivement la situation, lorsqu’ il fait face aux militaires insurgés et sauve la démocratie. De même, le roi Michel est souverain lorsque, à 23 ans, il décide seul d’avancer la date du coup d’État qui permet le renversement des alliances et le sauvetage de la Roumanie – du moins de manière provisoire puisque les communistes n’ont pas tardé à s’emparer du pouvoir. Ce sont ces vertus politiques que les Roumains ont identifiées lorsqu’ils ont vu le roi Michel. Il y a chez lui une grande sobriété de paroles, une évidente attitude méditative, une absence complète de volonté d’épater les gens qui contraste avec les conduites politiques ordinaires.

Certes, il ne s’agit pas d’idéaliser une personne, qui se confond avec sa fonction. Du point de vue empirique, l’histoire millénaire de la France fait apparaître une lignée de rois qui furent parfois intelligents, parfois médiocres, et rarement exceptionnels. Ce qui n’a pas empêché la monarchie d’accomplir son œuvre. En ce qui concerne la Roumanie, chacun sait maintenant, ou saura très rapidement, que le roi Michel a fait preuve, lorsqu’il présidait aux destinées de son pays, d’un grand courage intellectuel et physique puis d’une grande force morale pendant les années d’exil. Tel est l’honneur de cet homme, qu’il rendra à son pays. On ne sait pas à quel point le peuple roumain a été déshonoré, individuellement et collectivement, pendant les années de dictature communiste…

Royaliste : Dans une Europe qui est menacée par les conflits ethniques et nationaux, pensez-vous que la monarchie peut avoir un rôle apaisant ?

Alexandre Paléologue : Je crois que nous verrons dans un avenir pas si lointain tous les royaumes balkaniques restaurés : celui de Roumanie et celui de Bulgarie, celui d’Albanie et, sous une forme encore imprécise, celui de l’ancienne Yougoslavie. Sans oublier le royaume de Grèce…

De fait, ce qui se passe actuellement en Europe de l’Est est douloureux et inquiétant. Mais il faut d’abord s’entendre sur les mots. Parler de populisme pour qualifier les événements, c’est employer un terme impropre ; et il est à la fois absurde et insultant pour les populations concernées de parler de « tribalisme » : les peuples et les nations d’Europe ne sont pas des tribus de « primitifs » et de « sauvages » tels qu’on se les représente dans l’imaginaire occidental. Nous sommes confrontés à des revendications nationales et identitaires qui sont malheureusement inévitables parce qu’elles s’inscrivent dans la crise de réinsertion des pays de l’Est dans la famille européenne. N’oublions jamais que tous les pays de l’Est ont été destitués de leur qualité européenne par le communisme, et en quelque sorte exilés d’eux-mêmes. Le résultat, c’est que l’Europe s’est rétrécie à l’Occident, qu’elle est devenue une Europe « unijambiste » mais cependant très satisfaite d’elle-même.

A cet égard, le traité de Maastricht est très significatif. Je suis très choqué qu’on puisse présenter ce traité comme un texte non-négociable, à prendre ou à laisser pour ceux qui voudraient y adhérer. Or le traité de Maastricht ne saurait être confondu avec l’idée même de l’Europe : l’Europe lui préexistait, et lui survivra ; l’Europe n’est pas toute entière contenue dans l’union de douze pays ! Il est important qu’un traité européen présente des garanties de paix et de coopération. Mais cela peut se faire de façon moins comminatoire, moins exclusive, et pas selon des modèles décidés une fois pour toutes. La position de l’Europe occidentale par rapport aux pays de l’Est constitue une sorte de mise en quarantaine imposée aux États et aux peuples qui viennent de se libérer du communisme. L’Occident est ressenti comme une sorte d’examinateur qui fait passer un examen auquel les pays d’Europe centrale et orientale se présentent d’une façon qui n’est pas très brillante : ils sont nationalistes, populistes, xénophobes… Plutôt que d’avoir cette attitude méprisante, il conviendrait d’écouter le professeur Geremek qui montre, dans son dernier livre (1), que le moment pénible que nous traversons est celui d’une prise de conscience, douloureuse, tragique, mais inévitable, d’une identité nationale dont les peuples avaient été dépossédés.

Ce moment est d’autant plus difficile et violent que les dirigeants communistes qui se sont maintenus au pouvoir, comme Milosevic en Yougoslavie, exploitent cyniquement le nationalisme. De même, en Roumanie, le pouvoir en place n’intervient pas dans la question bessarabienne (2), face aux visées séparatistes qui menacent l’intégrité d’un territoire qui est historiquement roumain. En revanche, ce même pouvoir exploite des sentiments anti-magyars qui sont absurdes : il y a en Transylvanie quelque deux millions de Hongrois qui ont une histoire commune avec les Roumains, il y a des mariages mixtes, il y a des amitiés, et une même civilisation qui s’est créée au fil des siècles ! Il est criminel de vouloir détruire ces multiples liens et, à ce point de vue, la monarchie aura un rôle unitaire et apaisant, alors que les néo-communistes attisent les violences inter-ethniques et en font porter la responsabilité à la seule Hongrie. Il faut en finir avec cette démagogie et cette surenchère violente. Qu’il s’agisse de la Yougoslavie, de la Roumanie, de la Bulgarie, je suis persuadé que la monarchie est en mesure de dépasser les conflits inter-ethniques ou supposés tels, de transcender les conflits, de garantir une démocratie respectueuse de toutes les diversités. Par voie de conséquence, l’Europe tout entière pourra se constituer effectivement, à partir de nations réconciliées avec elles-mêmes et entre elles.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 583 de « Royaliste » – 6 juillet 1992.

 

(1) Bronislav Geremek, La Rupture, Seuil, 1991

(2) L’actuelle Moldavie.

Pour en savoir plus : Alexandre Paléologue, Souvenirs merveilleux d’un ambassadeur des Golans, Editions Balland, 1990.

Alexandre Safran, Un tison arraché aux flammes, Stock, 1989, (Sur la communauté juive de Roumanie et le rôle du roi Michel dans sa protection pendant la seconde guerre mondiale).

S.M. Michel de Roumanie, Le règne inachevé, Michel Lafon, 1992.