Et voilà Michel Rocard candidat à la candidature ! La procédure utilisée a pu surprendre, mais il eut été étonnant que l’ancien dirigeant du P.S.U. ne cherchât pas à s’imposer à son parti : il s’y préparait depuis longtemps, et méthodiquement. Mais nous ne savons toujours pas qui est Michel Rocard, et ce qu’il veut.

Bien sûr, Rocard veut le pouvoir. Et il est significatif de constater qu’il se lance à sa conquête en respectant, lui le vieux militant d’appareil, l’esprit monarchique de la constitution de la Ve République : Conflans Sainte Honorine, c’est par-delà son parti que le candidat a voulu se présenter à l’ensemble de la nation. C’est peut-être contraire au règlement du Parti socialiste, comme l’a souligné Mitterrand. Mais le général de Gaulle avait voulu que l’élection du chef de l’Etat ne soit pas le fait des partis et Rocard respecte, au moins formellement, cette exigence qui touche à l’indépendance du pouvoir.

Il est vrai que cette excellente attitude n’empêchera pas Rocard de demeurer un partisan, s’affrontant à d’autres partisans : la logique politicienne l’emporte sur l’esprit des institutions. Et Rocard, à ce jeu, n’est ni plus ni moins mal placé que ses adversaires, qu’il s’agisse de Debré, de Marchais ou de Giscard. Mais, une fois admises les limites de la compétition et son caractère nécessairement décevant puisqu’il s’agit toujours de porter à la tête de l’Etat un homme de parti, des questions demeurent, quant à la personnalité et aux idées de celui qui pourrait représenter la tradition socialiste.

Car l’effet Rocard est pour le moins ambigu. Debré, Marchais, Giscard, Chirac représentent des traditions politiques bien définies, des intérêts de classes ou de castes nettement circonscrits. Mitterrand, de son côté, incarne la vieille espérance socialiste, généreuse dans ses principes, souvent décevante lorsqu’elle tente de devenir une politique concrète. Mais Rocard ? Certes il exprime, au sein du Parti socialiste, un courant plus chrétien que laïque, plus autogestionnaire et plus décentralisateur qu’étatique, et qui a voulu sortir d’une certaine routine intellectuelle. Souvent, dans « Royaliste », nous nous sommes faits l’écho des analyses, souvent pénétrantes, toujours intelligentes, de Gilles Martinet, de Jacques Julliard, de Patrick Viveret. Tout porterait donc à souhaiter l’ascension d’un homme qui pourrait être un « nouveau politique » renouvelant les méthodes et fixant de nouvelles finalités à la gauche non communiste. Et pourtant, il y a doute, malaise, interrogations jamais satisfaites. Les « rocardiens » réfléchissent et écrivent, mais Michel Rocard n’a publié aucun essai qui nous permettrait de juger de la cohérence et de la force de sa pensée politique. Les « rocardiens » entendent sortir des routines partisanes, mais Rocard est celui qui, depuis des années, s’efforce de conquérir l’appareil du Parti socialiste. Et puis, surtout, l’homme est double : il fut inspecteur des Finances et dirigeant du P.S U., il fréquente aujourd’hui les réunions de la Trilatérale tout en aspirant à représenter l’ensemble de la tradition socialiste.

Comment peut-on vivre, aussi longtemps, de telles contradictions ? Quelles sont, au fond, les véritables convictions de Michel Rocard ? Nul ne le saura pendant sa campagne électorale -si campagne il y a- puisque tous les discours politiques cherchent à banaliser les idées fortes, à séduire, à rassurer. Une fois déjà, en 1974, les Français ont été floués par un homme qui paraissait ce qu’il n’était pas. Giscard jouait sur deux tableaux : le « changement » et le refus de l’aventure, l’homme jeune et neuf et le ministre plein d’expérience, avec, toujours brandi l’argument de la « compétence ». Rocard, aujourd’hui, utilise la même recette : jeunesse-compétence-ouverture. Seule la tonalité du discours a changé. Mais les discours soigneusement calibrés et peaufinés devant un magnétoscope ne font pas nécessairement une bonne politique.

Aurons-nous, désormais, à choisir entre des « images de marque » élaborées par les cabinets de marketing et serons-nous condamnés, en 1981, à choisir entre Valéry Giscard d’Estaing et un double tenant un agréable discours « de gauche » ?

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Article publié dans le numéro 324 de « Royaliste » – 30 octobre 2018