A l’Elysée et à Matignon, là où le gouvernement des hommes s’annihile dans ce laisser faire qu’on appelle, à l’anglo-saxonne, « gouvernance » ;

Dans les états-majors de droite et de gauche, là où la conviction politique a été effacée par de misérables techniques de communication ;

Chez ces messieurs du MEDEF, qui croient avoir gagné, et à la tête de ces syndicats où la volonté de puissance se déploie dans la collaboration de classe ;

Au sein de ce club parisien qui  publie régulièrement ses listes de suspects et de condamnés à la mort médiatique ;

– somme toute dans l’ensemble du milieu dirigeant, c’est la peur qui devrait régner, et non l’arrogance.

Les éminents personnages qui pourraient tomber sur ces lignes croiront lire la vaine littérature qui enrobe les défis de quatre sous. Qu’importe, ce n’est pas à eux que je m’adresse mais aux amis de notre journal – royalistes, gaullistes, socialistes, communistes –  qui assistent sans pouvoir agir au saccage généralisé. Principes fondamentaux, institutions, traditions politiques et syndicales, tout est sacrifié dans cette déroute volontaire qui favorise d’immenses rapines.

Terriblement lucides quant à l’ampleur du désastre, nous sommes tour à tour tentés par l’exil intérieur et par la violence ouverte. Il faut refuser ces deux pièges et garder envers et contre tout – contre toute adversité, pour le service de tous – la raison politique. On ne sauvera pas la nation en se réfugiant dans une solitude hautaine ponctuée de messages amers. Et céder à la haine contribuerait à la ruine des principes républicains et démocratiques d’unité, de justice et de liberté.

Le repli sur soi, c’est ce que le milieu dirigeant attend des révoltés et des révolutionnaires. Que la rage nous étouffe…

Elle ne nous étouffera pas.

Et nous n’avons pas besoin de la haine pour vaincre nos adversaires, mais au contraire d’action raisonnée, de courage militant, de joie insolente dans cette crise qui prend une autre tournure.

La violence, qui ne cesse de circuler dans toute société humaine, est en train de se retourner contre ses principaux auteurs et fera tôt ou tard imploser le milieu dirigeant. Ce processus destructeur est en cours depuis longtemps. Il a provoqué d’immenses ravages dans les grands appareils politiques (quand les idées disparaissent, il reste ne reste plus que les rivalités mimétiques) qui ont cependant survécu grâce à l’habileté de Jacques Chirac et de Lionel Jospin : l’un et l’autre ont réussi à neutraliser leurs rivaux, l’un et l’autre se sont imposés par la démagogie, le mensonge et le reniement.

Mais le prestige des illusionnistes est sans effet sur la dynamique des forces politiques et sociales. Pour que la fiction de droite existe, il fallait une gauche imaginaire que Lionel Jospin a achevé de détruire en se ralliant à l’ultralibéralisme. Pour que la droite ultralibérale reste conforme à son image menaçante, il fallait que la gauche puisse l’accuser de vouloir pactiser avec son extrême. Or le Front national s’est suicidé et la classique stratégie de « défense républicaine » est devenue aussi obsolète que le réflexe anticommuniste qui fit la fortune de la droite.

D’où d’immenses efforts pour réveiller la peur des Rouges (par l’évocation du passé à la manière de Stéphane Courtois) et des Bruns – par la diabolisation d’un agitateur carinthien ou par la dramatisation de sondages attestant ( ?) que l’extrême-droite « ce n’est pas fini » (1).

Mais ces tentatives ont échoué et le milieu dirigeant ne parvient plus à trouver hors de lui-même les boucs émissaires qui assureraient son confort politique et sa réputation morale. Jusqu’ici détournée, la violence est en train de revenir à son point d’origine : des cénacles bien-pensants découvrent tout à coup qu’ils abritent des brebis galeuses ; et dans la lutte électorale des mêmes contre les mêmes, c’est le degré de corruption et le poids de mensonges qui fait la différence. Le milieu politique est paralysé, seuls les juges d’instruction le font bouger, et ce qu’ils dévoilent exposent les dévoyés et les corrompus à la haine.

Cette haine peut tout emporter. La double victoire, sur la vindicte et sur l’élite au pouvoir, appartiendra à ceux qui sauront transformer la colère muette en révolte ouverte, et celle-ci en révolution par la loi.

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(1) Titre de la une du Monde, 30 mai. Thème repris par Alain Duhamel dans Libération du 2 juin.

Editorial du numéro 752 de « Royaliste » – 12 juin 2000