Douchanbe, 1er août. Atterrissage dans la douce chaleur nocturne du bon vieux Tupolev des Tadjikistan Airlines. Comme promis (1), me voici de retour à Douchanbe. Nous avons retrouvé à l’escale d’Istanbul Yves Manville, qui prend ce même jour ses fonctions de chargé d’affaires pour la durée du mois. Après les formalités, joie des retrouvailles avec les amis, petit-déjeuner au soleil levant sur la terrasse de la maison de thé du centre de la ville.

Le mariage de Jahon -2 aoüt 2004 Douchanbe

Ce dimanche est un grand jour : notre amie Jahon se marie et nous sommes conviés à trois jours de fête selon la tradition musulmane et les coutumes persanes. Des robes splendides, des dizaines de plats, des rires et danses : seule la mariée, derrière son éventail, doit faire montre d’une impassible tristesse. Notre Jahon a-t-elle besoin de feindre ? Son père, un intellectuel qui admire Staline, Lénine et Massoud, lui a choisi un jeune homme qu’elle n’a vu qu’une fois avant de lui être unie pour toujours par l’imam.

 

mariage-jahon-2-8-o4-026Entre deux jugements à l’occidentale, surtout ne pas choisir. Ni l’apologie réactionnaire de la coutume remise au goût du jour par José Bové, ni les imprécations des féministes américaines ! Pendant ces trois soirées, mes sentiments et ceux de mes amis ont varié au fil des cérémonies et au rythme des danses de cette noce musulmane qui ferait frémir les islamistes de tous pays : les verres de vodka se vident cul sec, à la russe, et les femmes sans le moindre morceau de tissu sur le visage virevoltent en regardant leur cavalier droit dans les yeux, avec un sourire qui donne parfois à admirer l’or d’une dentition.

 

Jahon, Parvona, Saboat

Jahon, Parvona, Saboat

À ma table, une dame d’un certain âge était en Afghanistan avec les Soviétiques et perçoit toujours une pension de Moscou. Autour d’elle, beaucoup ont admiré la résistance que leurs frères tadjiks, de l’autre côté de la frontière, ont opposée aux communistes. Mais les allusions aux convulsions afghanes sont aussi rares que l’évocation, toujours confuse, de la guerre civile qui a durement secoué le pays plusieurs années durant (2). Rien de comparable avec les villages détruits et les impressionnants cimetières, serbes ou musulmans, de Bosnie-Herzégovine que j’avais vus avec Yves lorsqu’il était en poste à Banja Luka. Au Tadjikistan, les traces visibles de la guerre sont rares et les mémoires ne sont pas hantées, comme dans l’ancienne Yougoslavie, par les épisodes sanglants.

Il faut bien entendu se méfier des comparaisons mais il me semble qu’il y a une forte différence entre le peuple serbe, écrasé par le poids de ses malheurs, et le peuple tadjik, toujours exposé à de multiples épreuves (l’érosion des sols, la pollution de l’eau, la misère qui affecte plus de 80 % de la population) mais qui les affronte avec une fraîche énergie.

Fraîcheur : c’est le mot qu’a employé au cours de notre longue conversation l’ambassadeur d’Allemagne, fin connaisseur de la civilisation persane et de l’Asie centrale. Ses éclaircissements me sont précieux pour comprendre comment se reconstitue aujourd’hui l’identité du peuple tadjik.

 

Je ne prétends pas écrire ici des lignes définitives. Je suis frappé par la manière dont les Tadjiks assument leur passé et acceptent la prodigieuse diversité de leurs héritages. Pour résumer à grands traits, les Tadjiks auxquels se mêlent des Ouzbeks (dont la langue est proche du turc) et d’autres populations, sont majoritairement musulmans, sunnites ou chiites, et côtoient paisiblement les chrétiens orthodoxes originaires de Russie. La langue tadjik, presque identique à l’actuel persan, s’écrit en cyrillique et l’usage courant du russe permet à la plupart des citoyens de la jeune République de participer avec la même allégresse à la culture russe et à la culture iranienne classique et moderne. Cette culture de base est enrichie d’autres apports : Mohira, une de mes interprètes, vient de recevoir le premier prix de langue française, utilise facilement l’anglais et, en bonne pamiri, parle avec bonheur le shughni – un des dialectes pamiriens dérivés du persan.

Sur la route, vers Khorog

Sur la route, vers Khorog

Ni l’indépendance, ni le retour à une religion musulmane plus ou moins pratiquée n’ont conduit les Tadjiks à rejeter la période soviétique. Lénine est toujours présent par ses bustes, ses effigies et ses statues. À Douchanbe, un « immeuble stalinien » désigne une de ces belles et robustes constructions qui bordent l’avenue Roudaki et de nombreux artistes, dans la capitale comme à Khodjent, regrettent le système culturel soviétique qui leur permettait de se consacrer entièrement au théâtre, à la musique, à la danse.

Je n’idéalise pas les Tadjiks, qui d’ailleurs n’idéalisent pas le passé. Les musulmans pieux n’oublient pas la persécution religieuse perpétrée par un État officiellement athée et, au musée de Khorog, la conservatrice m’a désigné, un par un, les portraits des dirigeants locaux du Parti, liquidés lors des grandes purges staliniennes. Mais ces malheurs sont replacés dans une très longue histoire, qui commence avec Ismaïl Somoni, premier roi de la dynastie samanide (874-999), partout honoré comme fondateur de la nation en maints portraits équivalents, par leur taille, à ceux de l’actuel président de la République, Emomali Rakhmonov, qui est considéré comme le refondateur du Tadjikistan.

Ce fut la guerre civile

Ce fut la guerre civile

L’actuel territoire de la République a connu les Perses sassanides, Alexandre le Grand (sa Roxane est née dans le sud du pays), les Turcs, les Mongols, les Russes – sujets du Tsar puis militants du Parti. Aujourd’hui, beaucoup de Tadjiks vénèrent Staline, qui décida en 1929 la création de la République socialiste soviétique du Tadjikistan et qui fit d’une grosse bourgade, Douchanbe, sa capitale.

Comment oublieraient-ils, cependant, que les géographes staliniens découpèrent l’Asie centrale selon des frontières tracées de telle manière que les Républiques d’Ouzbékistan, du Kirghizstan, du Turkménistan et du Tadjikistan ne puissent pas prendre leur indépendance sans conséquences gravissimes ? Nous y sommes. Le Tadjikistan, amputé de ces villes tadjiks que furent Samarkand et Boukhara (aujourd’hui en Ouzbékistan) est confronté à un redoutable problème de liaisons terrestres. De Douchanbe à Khodjent (au sud) il faut compter huit à dix heures de mauvaise route de montagne l’été (les cols sont fermés l’hiver) et nous avons fait quatorze heures de piste (avec un excellent chauffeur) pour atteindre Khorog, « préfecture » de la région autonome du Gorno-Badakhchan.

Vers le Pamir, l’avion quotidien ne vole que par beau temps. La splendeur des paysages ne fait pas oublier le risque permanent des glissements de terrain ni l’isolement, dès les premières neiges, des villages de montagne. Pourtant, les Tadjiks (ils sont six millions et demi) maintiennent l’unité de leur nation, réparent sans cesse leurs routes et cherchent obstinément à sortir de leur enclavement par des liaisons terrestres avec la Chine (un poste frontière a été ouvert dans le nord du Pamir), le Kirghizstan et le Pakistan. À Khorog, grâce à l’Agha Khan, un pont sur la rivière Piandj relie le Tadjikistan et l’Afghanistan.

Khorog

Khorog

Pauvre petit pays, dira-t-on. En bon disciple de François Perroux, j’affirme qu’il y a de petits territoires (il s’agit ici de 143 100 Km²) qui forment de grands pays – au sens où leur position géographique leur donne un rôle important, voire crucial.

Le Tadjikistan est un grand pays car il est en cœur de l’Asie centrale, géographiquement proche ou voisin de l’Iran, de pays turcophones, du sous-continent indien… Position favorable à moyen terme mais aujourd’hui redoutable car il jouxte sur plus de mille kilomètres l’Afghanistan livré aux trafiquants de drogue, d’œuvres d’art et de pierres précieuses.

La question des frontières est donc capitale. Des unités de l’armée russe en assurent actuellement la garde mais devraient passer en deuxième ligne dans quelques mois à la suite de discussions qui ont tourné à l’aigre entre Vladimir Poutine et le président Rakhmonov. Dans la lutte contre les passeurs de drogue, tout au long d’une frontière aisément franchissable, les soldats russes peuvent être terriblement efficaces. L’armée tadjik peut-elle obtenir de meilleurs résultats ? On s’en inquiète dans les milieux diplomatiques mais l’affirmation de la souveraineté nationale ne saurait être contestée.

La détermination du gouvernement est en tous cas manifeste : le 6 août, nous avons appris l’arrestation du chef de la lutte antinarcotiques et la découverte de 3000 fusils dans la propriété de cet important personnage suspecté de préparer un putsch l’hiver dernier.

Telles sont les nouvelles que je rapporte d’un territoire de l’Europe des lointains. En France, d’aucuns s’alarment ces temps-ci d’avoir, à la suite de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, une frontière commune avec l’Irak et l’Azerbaïdjan. Ils oublient que le Tadjikistan est inscrit dans les programmes d’aide au développement de l’Union européenne comme l’atteste une plaque bleue posée dans l’entrée de l’école que les Ismaéliens ont reconstruite au-dessus du village de Rochquala, à quelques kilomètres de la frontière afghane, afin que les écoliers, désormais installés à 2 700 m d’altitude, ne vivent plus sous la menace d’un glissement de terrain.

Qu’il s’agisse de la souveraineté nationale, de la construction d’un État, du développement économique et social, des conflits entre la tradition et la modernité, de la lutte contre le crime organisé, les difficultés et les espérances des Tadjiks sont les nôtres. Il serait bon qu’on s’en souvienne à Paris et qu’on réponde avec plus de générosité aux attentes d’un peuple épris de la France.

***

(1) cf. Bertrand Renouvin – « Si je t’oublie Douchanbe », in La Revue de l’Intelligent, n°3.

(2) cf. Ahmed Rashid – « Asie centrale, champ de guerres », Postface d’Olivier Roy, Éditions Autrement, 2002.

Article publié dans « Royaliste », septembre 2004