En cette période d’autoflagellation, il est indispensable de lire les récits sans apprêts des simples soldats de l’Armée des ombres.

Pour un peuple, le devoir de mémoire actuellement invoqué est une obligation ambiguë dans la mesure où l’on ne se soucie pas de la manière dont cette mémoire collective est construite ou reconstruite, et de quelles mémoires mais aussi de quels oublis elle est constituée.

Ainsi, le procès de Maurice Papon nous rend sensibles à la mémoire infiniment douloureuse des déportés, réveille le souvenir de la période complexe de l’Occupation et fournit le prétexte d’une mise en accusation du gaullisme, présenté comme « mythologie » utile mais fallacieuse. Pour se garder d’un nihilisme qui prend l’apparence d’une lucidité supérieure, il faut revenir à la matière première de la mémoire, au témoignage direct de ceux qui ont vécu la tragédie, aux récits qui ont été fidèlement recueillis par leurs enfants et par leurs compagnons.

Certes, les historiens ont le droit et le devoir de vérifier ces témoignages, d’apprécier les différents points de vue, de souligner l’inexactitude éventuelle des souvenirs. Mais il est nécessaire que les citoyens lisent ces récits, comme leurs aînés écoutaient les vétérans de nos épopées militaires, afin d’y puiser des exemples de courage et de se donner des modèles pour les temps d’épreuve.

C’est dans cet esprit qu’il faut ouvrir le livre que Claude Antoine a consacré à son père (1), humble et magnifique résistant, qui incarne des milliers de héros discrets et de martyrs silencieux sans lesquels la France n’aurait pas été elle-même pendant les années noires. Issu d’une belle lignée de patriotes et de soldats, Maurice Antoine fut caporal dans un bataillon de chars de combat qui affronta les panzers allemands en 1940, puis rejoignit tout naturellement la Résistance : agent de liaison à Combat, il participe à toutes les formes de l’action clandestine et tombe entre les mains de la Gestapo alors qu’il tente avec ses camarades, en avril 1943, de libérer le chef national des Groupes francs, Jacques Renouvin, enfermé à Fresnes depuis son arrestation à Brive en janvier. Comme ses camarades du Groupe franc Bastos, Maurice Antoine connaîtra tous les cercles de l’enfer, de la prison de Fresnes au camp de Mauthausen – d’où il sortira vivant.

Cela ne se raconte pas. Claude Antoine, qui a lu les archives et interrogé tous les compagnons survivants de l’odyssée de son père, nous permet de garder la mémoire de l’indicible. Fidèlement.

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(1)Claude Antoine, L’angoisse de l’aube, L’odyssée de Maurice Antoine pendant la seconde guerre mondiale, La Fontaine de Siloé, 1996.

Article publié dans le numéro 695 de « Royaliste » – 1997