Ce qui frappe chez Fabien Escalona et chez les chercheurs qui dénoncent avec lui le “revival républicain” des années quatre-vingt, c’est l’art de l’élision. Dans son deuxième article (1), lui-même évoque des conceptions de la république – sans majuscule – rabattues sur “la verticalité des rapports de pouvoirs” pour ne pas écrire institutions. Il considère avec dédain toute la “nébuleuse de journalistes, d’essayistes et d’élus [qui] s’empare des mots de la République” en oubliant de signaler que Claude Nicolet et Régis Debray sont des universitaires, tout comme Blandine Kriegel qu’il a étrangement oublié de mentionner. J’ajoute qu’on ne comprend rien aux débats sur la République depuis quarante ans si l’on omet l’œuvre de Marcel Gauchet (2) et les travaux historiques de Pierre Rosanvallon (3). Ces ouvrages ne forment pas un bloc – Pierre Rosanvallon est le penseur de la deuxième gauche, Blandine Kriegel n’a pas milité au Pôle républicain – mais ils ont tous permis de remettre l’idée républicaine dans sa perspective historique et au centre des enjeux politiques.

Le gros problème, dans les articles de Fabien Escalona (4), c’est que ces enjeux politiques sont trop rapidement signalés pour que l’on comprenne à quel point ils ont été décisifs dans la réflexion menée sur la République. Certes, la politique d’austérité et “l’Europe” sont évoquées, mais le grand débat sur le traité de Maastricht n’est pas pris en considération alors qu’il est majeur dans la revitalisation du concept de souveraineté. Rien n’est dit sur l’effondrement de l’Union soviétique et sur l’évolution du Parti communiste – par exemple sur l’itinéraire d’Anicet Le Pors, l’une des figures du parti national-républicain. Rien non plus sur l’euro. Et rien sur le projet explicite de destruction de l’œuvre accomplie à la Libération, brutalement exprimé par Denis Kessler, qui a conduit les nationaux-républicains à se situer dans la dynamique du programme du Conseil national de la Résistance. Nous l’avions tout particulièrement souligné en 2004 lors du colloque sur le soixantième anniversaire du programme du CNR organisé par le mouvement Attac (5) alors dirigé par Jacques Nikonoff.

Comment Fabien Escalona peut-il dénoncer un “rapt conservateur” de la République alors que la référence commune des républicains de droite, de gauche et d’ailleurs, c’est l’œuvre révolutionnaire accomplie par le Gouvernement provisoire de la République française ? Comment Fabien Escalona peut-il occulter le fait que toutes les tendances politiques de la Résistance se sont retrouvées en 2002 au sein du Pôle républicain – les gaullistes bien sûr, les représentants de la droite patriote, les socialistes patriotes avec Max Gallo, les communistes avec Anicet Le Pors, et nous autres royalistes ?

Fabien Escalona survole ces pages d’histoire en jeune héritier d’une gauche qui n’a pas joué un grand rôle dans la Résistance – quand elle n’était pas de l’autre côté -, qui a détesté la symbolique gaullienne de l’Etat et de la nation, récusé les institutions de la Ve République avant d’en tirer maints profits, qui s’est rendue sans combattre aux néolibéraux et qui a cru se fabriquer un destin dans l’Union européenne avant de s’y noyer.

Sur les ruines de ses croyances et de ces aspirations, cette gauche tente aujourd’hui de repenser l’idée républicaine selon une vieille ambition : contre la verticalité du pouvoir, agir horizontalement, hors de la “mythologie nationale” – donc nier résolument le système des médiations qui unit dans une relation dialectique le Pouvoir politique, l’Etat et la nation historique. Ce qui conduit Fabien Escalona à aller encore plus loin dans les impasses déjà explorées par le républicanisme de gauche au XIXe siècle. Nous lisons dans son deuxième article d’intéressantes analyses sur Jean-Jacques Rousseau et, par voie de citation, une mise en question de l’intérêt général et de l’universalisme de la Révolution française qui mériteraient discussion mais nous n’apprenons rien sur la naissance du républicanisme. Or il n’y a pas de parti républicaniste – hostile à la monarchie – pendant les premières années de la Révolution française. Robespierre s’accommodait de la monarchie royale alors qu’il dénonçait le gouvernement et les bureaux, autrement dit l’Etat. Le républicanisme commence à exister sous la Monarchie de Juillet, non comme alternative institutionnelle mais comme utopie économique et sociale – celle d’un régime moderne et bon marché (6).

Le républicanisme de gauche ne cesse de reproduire cette carence originelle, que l’on retrouve dans la phobie institutionnelle de Fabien Escalona et qui explique ses silences. Après les échecs de la Ière et de la IIe République, comment reconnaître, quand on est de gauche, que la IIIe République est une constitution orléaniste qui a permis que s’affirme ce que la gauche républicaniste combattait par principe : une fonction gouvernementale appuyée sur une solide Constitution administrative ? Il est d’ailleurs significatif que Fabien Escalona ne souffle pas mot de l’ouvrage fondamental de Nicolas Roussellier, La puissance de gouverner (7). J’ajoute, sans donner plus de précisions car mes lecteurs connaissent cela par cœur, que cette série de quatre articles fait totalement l’impasse sur la conception de la République dans l’Antiquité, au Moyen-Age et au XVIème siècle avec le parti des Politiques, Guillaume d’Orange, Jean Bodin… Pour le néo-républicanisme de gauche, toute généalogie est honteuse si elle remonte trop haut dans notre histoire nationale, bien avant la Révolution française. Fabien Escalona veut oublier que la République en France est le fruit de la philosophie antique (Aristote, Cicéron) et d’une histoire : l’Etat naît avec les Capétiens, la laïcité s’esquisse au fil des conflits entre le roi de France et l’Eglise romaine puis en réaction aux guerres de Religion, l’absolutisme royal est une réplique à la Fronde, la Ière République, c’est Valmy, Bonaparte s’impose comme général d’une armée qui est le seul corps aimé et admiré dans un pays déchiré, la IIIe République se légitime avec Gambetta parce qu’il est l’homme de la défense nationale, puis avec Poincaré et Clemenceau pendant la Grande Guerre, le général de Gaulle se légitime parce qu’il incarne la France libre et combattante…

Dans les Républiques, monarchiques ou non, les institutions sont faites pour tenir à distance les démons de la guerre civile et pour assurer la défense du territoire. C’est pourquoi la Constitution politique ne saurait être abandonnée, sous prétexte qu’elle est trop “verticale”, aux ambitions oligarchiques et aux puissances extérieures.

Il est bien sûr nécessaire de chercher des solutions “horizontales” comme Fabien Escalona le fait dans la dernière partie de son étude. Mais nous entrons alors dans le vaste domaine démocratique, qui est celui des libertés publiques et de la libre administration des collectivités territoriales. Cet indispensable débat sur la démocratie doit intégrer un fait fondamental : il n’y a pas de démocratie sans institution de la démocratie. Emmanuel Lévinas le dit, en des termes qui sont encore et toujours à méditer : “la liberté consiste à instituer hors de soi un ordre de raison ; à confier le raisonnable à l’écrit, à recourir à une institution. La liberté, dans la crainte de la tyrannie, aboutit à l’institution, à un engagement de la liberté au nom de la liberté, à un État” (8).

 

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(1) Médiapart, 21 mars 2021.

(2) par exemple : Marcel Gauchet, La condition politique, Tel Gallimard, 2005.

(3) Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen : Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992 ; Le Peuple introuvable : Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, 1998 ;

(4) Médiapart, articles publiés les 19, 21, 24 et 28 mars 2021.

(5) https://bertrand-renouvin.fr/comment-reussir-une-revolution-1944-2004/

(6) https://bertrand-renouvin.fr/la-monarchie-impossible-entretien-avec-pierre-rosanvallon/

(7) sur ce blog les chroniques consacrées à ce livre.

(8) Emmanuel Levinas, Liberté et commandement, Fata Morgana, 1994.