La France est-elle en train de vivre une période de répétition générale ? La question vaut en ses deux sens. Il est possible que les événements se répètent sans que la situation ne change, mais il n’est pas interdit de penser que les divers mouvements de protestation et de révolte auxquels nous assistons annoncent une révolution qui détruira un jour ou l’autre la coalition des conservatismes.

Pour nous, l’interrogation est ancienne et revient presque chaque automne, lorsque diverses catégories sociales se mettent en mouvement, et contestent de façon plus ou moins spectaculaire la politique du gouvernement. Après les cheminots, les infirmières, les gardiens de prison, voici à nouveau les étudiants, précédés cette année par les employés d’Air France, et suivis par les travailleurs du secteur public.

REVOLTES

Tous ces mouvements ont deux points communs. D’abord l’angoisse, qu’il n’est plus nécessaire de décrire, et qui augmente d’année en année. Mais aussi le fait que les cortèges sont composés de travailleurs qui ont un statut et un salaire inférieurs à leurs diplômes (souvent), à leurs qualifications et à leurs responsabilités. L’accès aux emplois modestes de la fonction publique n’est plus considéré comme une promotion, mais de plus en plus comme un pis-aller, et le fait d’être confronté chaque jour à la misère (les infirmières, les policiers, les gardiens de prison) entretient un sentiment de révolte beaucoup plus intense qu’on ne le suppose en haut lieu. A celles et ceux qui descendent dans la rue, il faut ajouter toutes les catégories sociales qui subissent dans leur travail des situations concrètes d’aliénation (travail « récupéré » par autrui) et d’exploitation – par exemple les chauffeurs routiers. Ces remarques, qui mériteraient d’être élargies et nuancées, ne sont faites que pour évoquer une ambiance : celle de la révolte latente qui naît d’une expérience individuelle et collective  d’injustices et de contraintes intolérables.

La situation est d’autant plus explosive que la violence économique (le chômage, le chantage à l’emploi exercé sur les plus fragiles) et l’injustice sociale (la misère du quart-monde, le désarroi des banlieues, le découragement de la petite paysannerie…) s’accompagnent d’une crise des élites du pays, qui sont souvent décalées et généralement coupées de l’ensemble de la société. De manière plus conjoncturelle, il faut ajouter la faiblesse de l’actuel gouvernement, qui accumule les capitulations (devant les grévistes d’Air France, devant les étudiants) et les exemples d’improvisations lamentables (l’affaire des 32 heures, celle de la « perpétuité réelle ») alors que l’opposition politique est inexistante. C’est grave, parce que tous les choix sont différés. C’est grave, parce que les affrontements ne sont plus ritualisés sur la scène parlementaire. C’est grave, parce que les médiations politiques et sociales dis paraissent les unes après les autres. C’est grave parce que les médias offrent des parodies de médiations (les fausses enquêtes judiciaires par exemple) et s’ingénient à mettre en scène les manifestations les plus pulsionnelles de la vie politique et sociale.

Pourtant, l’explosion générale ne se produit pas. Malgré les flambées de colère. Malgré l’inquiétude visible du gouvernement, et la fragilité d’un Premier ministre toujours placé en première ligne. Bien sûr, la menace du chômage et la défaite de la gauche en mars dernier expliquent cette inertie relative. Mais il faut ajouter deux raisons majeures, qui se conjuguent : l’effondrement du marxisme, voici vingt ans, n’a pas marqué la « fin des idéologies » mais au contraire le triomphe des idéologies antihistoriques – à savoir le Marché, la Communication, la Nature, l’Ethnisme. Or ces succédanés tendent à mettre au second plan les grandes promesses, pour l’au-delà et (ou) pour ici-bas, que comportent le judaïsme, le christianisme, la pensée des Lumières, la Révolution française et les socialismes.

UN PROJET ?

Cette situation n’affecte pas seulement les croyants et les militants qui voient leurs croyances et leurs convictions reléguées dans un bazar relativiste et classées en fonction de leur pittoresque. Ce discrédit des grandes promesses religieuses et politiques, que certains tentent de compenser par un activisme intégriste qui n’arrange rien, décourage toutes les formes d’action collective – tant il est vrai qu’on ne s’engage dans les luttes quotidiennes que si elles sont éclairées par une vaste vision de l’avenir, par une doctrine du salut individuel et collectif.

Je ne plaide pas pour le retour aux anciennes utopies politiques, et je ne saurais intervenir ici dans le domaine religieux. Mais il est maintenant indispensable de définir un projet politique cohérent, en rassemblant tout ce qui a été pensé et parfois expérimenté en ce qui concerne la ville et la citoyenneté, le travail et le temps, la vie rurale et ses paysages, les enjeux de la politique industrielle, la grande Europe de l’Atlantique à l’Oural, l’internationale francophone, le développement de la démocratie et de la solidarité, la légitimité du pouvoir politique… Ce sont là de belles perspectives. Mais elles resteront simplement esquissées tant que personne n’osera donner corps à une nouvelle espérance collective.

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Editorial du numéro 610 de « Royaliste » – 29 novembre 1993