Repenser la politique. Le thème de nos quatrièmes Journées royalistes peut paraître démesurément ambitieux. Il ne fait qu’exprimer une urgence, que le néant de la politique politicienne rend chaque jour plus sensible. Malgré l’étonnante mise en scène de la télévision, malgré la dramatisation des querelles intestines de la majorité, comment ne pas se rendre compte que la classe politique n’a rien à dire, rien à proposer ?

Inutile de commenter la composition du nouveau gouvernement : les mêmes demeurent, pour gérer le pays avec la même médiocrité. Inutile d’analyser l’élection du Président de l’Assemblée nationale : Chaban s’est vengé de Chirac, et Giscard s’est servi de Chaban pour mettre un frein aux ambitions du chef du RPR. Cela montre simplement que le Président de la République, tout en jouant à l’arbitre, n’hésite pas à participer aux menues intrigues parlementaires pour assouvir ses haines. Rendons-lui cette justice : Valéry Giscard d’Estaing excelle dans ces basses manœuvres, qui lui permirent de se rendre maître de l’Etat.

Est-il besoin de souligner que le souci politique est absent de cette minable cuisine ? Pourtant, des amis bien renseignés nous assurent que le Président songe à de grands projets. Il songe, par exemple, à se faire élire Président des Etats-Unis d’Europe. Pourquoi pas en effet ? L’inexistence plaquée sur le néant, voilà qui serait grandiose ! Il songe aussi à remplacer le scrutin parlementaire par la proportionnelle, à gouverner avec les socialistes, à régler son compte au gaullisme. Vieux et pauvres fantasmes…

LE VIDE

Donc, rien. Il y a aujourd’hui, comme l’écrit Maurice Clavel, « un grand vide ». Un vide que les partis traditionnels ne sauraient combler. Ni les mesures de détail que Chirac prépare pour les parisiens. Ni les combats que le RPR mènera peut-être à l’Assemblée. Ni la gauche qui entre dans une crise profonde. Au Parti communiste (et probablement au Parti socialiste) des militants écœurés s’insurgent. Ils exigent un vrai débat, ils veulent des réformes, afin que les états-majors ne puissent plus les trahir au nom d’intérêts qui leur échappent. Mais peuvent-ils espérer faire bouger un appareil aussi pesant, une bureaucratie aussi lourde ? Et quand bien même ils y parviendraient, que peuvent-ils attendre de leur parti ?

Les partis sont conservateurs d’eux-mêmes. Efficaces pour mener des opérations électorales classiques (législatives ou municipales), très à l’aise dans la critique au jour le jour, les partis sont incapables de prévoir, de susciter, ou de s’opposer aux vagues de fond. Le Général de Gaulle est revenu au pouvoir sans s’appuyer sur un parti, et c’est sans les partis qu’il a réglé la question algérienne. En 1974, Giscard a gagné les élections contre les lourdes machines partisanes (PC, PS, UDR) qui lui étaient opposées. Et Roger Pannequin nous faisait observer que le Parti communiste, théoriquement à l’avant-garde des masses, a toujours été à la remorque des grands mouvements sociaux : souvenons-nous de Mai 1968 !

Pour repenser la politique, il faut commencer par se libérer des partis : ils ne songent qu’à capter les espérances pour mieux confisquer le pouvoir ou pour conserver leur position historique, leur clientèle et leur « potentiel militant ». Il ne s’agit pas de supprimer les partis, mais de constater que rien ne se fera par eux, mais d’en imaginer une qui ne serait plus monopolisée par les états-majors politiciens, que rien ne se fera par eux, avec eux. Il ne s’agit pas de nier la nécessité d’une représentation populaire, mais d’en imaginer une qui ne serait plus monopolisée par les états-majors politiciens.

L’IMPREVISIBLE

Va-t-il encore une fois, « se passer quelque chose d’imprévisible, à contrepied de nos ballets politiciens » comme Maurice Clavel l’annonce depuis un mois? Sans doute fallait-il, comme il me le disait il y a quatre ans, « commencer par se débarrasser de la gauche » pour que ce « quelque chose » advienne. Sans doute le terrain idéologique est-il maintenant bien dégagé, grâce au travail critique accompli par de jeunes philosophes — même si le marxisme n’est pas mort, même si les dogmes les plus grossiers survivent et survivront encore longtemps chez beaucoup d’intellectuels et de militants.

Encore faut-il que la révolte survienne vite car, malgré les grâces élyséennes, un totalitarisme insidieux s’installe progressivement qui, en achevant de détruire ce qui reste de société, ruinera pour longtemps tout espoir de révolte. Encore faut-il que la révolte — si elle survient — ne tourne pas sur elle-même comme celle d’il y a dix ans. Il ne faut pas que ce soit un dernier cri, une dernière lueur avant la nuit mais qu’elle se donne un sens, qu’elle soit une espérance et non le signe d’un désespoir.

LA NECESSITE

C’est pourquoi il est urgent de repenser la politique. Les royalistes n’accompliront pas cette tâche tout seuls. Mais ils veulent participer au débat. Car on ne repensera pas sérieusement la politique sans poser la question du pouvoir. Le conserver en l’état est contraire aux exigences de justice et de liberté. Mais sa destruction instaurerait le règne de la violence. Il faut donc trouver ou retrouver un pouvoir libérateur et arbitral, capable d’accueillir d’accompagner et d’accomplir les révolutions nécessaires. Tâche immense qui ne peut se réaliser sans l’indépendance de l’Etat, sans un large consentement populaire, et sans un dialogue constant entre les citoyens et le pouvoir. Sinon l’espérance sera une fois de plus récupérée par les professionnels de la politique, ou tuée par un nouvel ordre totalitaire.

En Mai 1968, le comte de Paris écrivait au Général de Gaulle que la « reconstitution de notre société sur des bases nouvelles n’est plus un rêve idéologique, c’est une nécessité historique ». Il est juste temps d’imaginer une autre politique, qui rendrait possible ce qui était nécessaire il y a dix ans déjà.

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Editorial du numéro 269 de « Royaliste » – 20 avril 1978