Membre du Conseil Économique et Social de 1984 à 1994, Bertrand Renouvin n’avait jusqu’à présent rien publié sur son expérience au sein de cette institution. Les déclarations de Jacques Chirac sur le « conservatisme », les revendications ultralibérales du patronat et le durcissement des luttes sociales amènent notre directeur politique à faire part de ses observations sur la concertation sociale et sur le comportement du milieu socio-professionnel dominant.

Sylvie Fernoy : Avec le recul, l’existence du Conseil Économique te paraît-elle justifiée ?

Bertrand Renouvin : Oui, pour une raison qui m’avait été expliquée en première année de Sciences politiques : plutôt que d’agir dans l’ombre, il est préférable que les groupes de pression soient institués et expriment clairement leurs points de vue. Par ailleurs, le Conseil est un lieu de concertation entre les groupes socio-professionnels, qui peuvent en outre parler officieusement avec des « personnalités compétentes » proches des principaux dirigeants politiques. Enfin, certains rapports ne sont pas sans incidences sur les orientations gouverne mentales. Cela dit, il ne faut pas attendre du Conseil plus qu’il peut donner.

Sylvie Fernoy : Ce qui veut dire ?

Bertrand Renouvin : Que le Conseil est fait pour donner des avis au gouvernement, et non pour prendre des décisions. Les divers groupes qui constituent le Conseil (Agriculture, Entreprises privées, confédérations syndicales, Cadres, Enseignants etc.) représentent des intérêts qui sont étrangers les uns aux autres ou radicalement contradictoires. Plus les sujets discutés sont importants, plus il est difficile de réunir une majorité : ce fut le cas il y a quelques années pour un rapport sur la Sécurité sociale qui n’est jamais parvenu en Assemblée plénière.

En outre, l’idéologie consensuelle qui règne au CES incite les conseillers à rechercher des accords sur des opinions minimales et les rapporteurs à retirer de leur texte toutes les aspérités qui pourraient égratigner tel collègue ou susciter une polémique. Mais il est également possible de choisir de claires confrontations sur des questions de fond.

Sylvie Fernoy : Peut-on dire que le Conseil Économique se situe hors des enjeux politiques ?

Bertrand Renouvin : Les appartenances politiques n’entrent théoriquement pas en ligne de compte, mais on ne peut dire que les divers groupes du CES sont représentatifs d’un « pays réel » étranger à l’idéologie. Bien sûr, il est facile de placer certains sujets techniques (par exemple la météorologie) en dehors des affrontements partisans. Mais un rapport sur le Chili, sur la Chine, ou sur la conjoncture économique française, pose évidemment des questions politiques, auxquels les divers groupes répondent politiquement : en Chine, les droits de l’homme sont en jeu, en France, une analyse de la politique monétaire conduit toujours à des choix politiques – qui ne s’inscrivent pas nécessairement dans l’affrontement entre la droite et la gauche.

Sylvie Fernoy : L’opinion courante est que les organisations socio-professionnelles sont plus proches de la réalité que les politiques et les syndicats politisés…

Bertrand Renouvin : C’est une illusion. Au CES, j’étais bien placé pour mesurer l’écart croissant entre les discours bénisseurs, les analyses vidées de leur sens par excès de précautions et les propositions vagues qui assuraient le consensus-maison – et la montée de la violence dans le pays. Nul n’était dupe, bien entendu, et au début, cette phraséologie consensuelle m’a paru sympathiquement anodine. Mais à trop vouloir masquer la violence des luttes sociales, on finit par les exaspérer.

Quant au « réalisme » il a toujours bon dos. C’est un étrange réalisme que de refuser de prendre en compte la réalité de la violence. Et c’est au nom du réalisme que le patronat français exige qu’on fasse des affaires avec la Chine au lendemain de Tien An Men, tout en faisant pression pour que l’analyse du défunt soviétisme soit truffé de motions anticommunistes : la seule réalité qui vaille, en l’occurrence, c’est celle de l’intérêt immédiat. Ce qui est vrai pour le CNPF vaut pour d’autres organisations, sauf pour celles qui se réfèrent à une tradition de pensée : par exemple le syndicalisme chrétien, ou le syndicalisme communiste.

Sylvie Fernoy : Peut-on souhaiter, avec Jacques Chirac, que les partenaires sociaux règlent leurs différents hors de l’intervention étatique et des logiques politiques ?

Bertrand Renouvin : L’idée d’une régulation des conflits par les membres d’une même profession (pensons aux routiers, employeurs et employés) dans l’intérêt commun à tous les professionnels est une résurgence de la fiction corporatiste : celle d’une autorégulation des conflits hors de l’espace politique. Il suffit de lire quelques rapports du Conseil pour vérifier, si besoin est, le caractère illusoire de la représentation corporative envisagée par les catholiques sociaux, par les maurrassiens et par les pétainistes : vouloir proscrire le débat politique, c’est contraindre les groupes socio-professionnels à se mettre d’accord sur des expertises vagues, afin de respecter le postulat consensuel qui fonde l’idéologie corporatiste. Ainsi, au Conseil Économique, qui est pour une grande part le produit de cette idéologie, on entend un sympathique discours sur le dialogue et sur la concertation. Ce dialogue existe, les rapports élaborés en sont la manifestation concrète. Cette concertation, je l’ai dit, a lieu de manière permanente. C’est bien ainsi. Mais on aurait tort de croire qu’il suffit de « regarder la réalité » et de faire preuve de bonne volonté pour aboutir à des négociations réussies, à des compromis positifs. Il est bon de dialoguer, de peser les forces, de régler autour d’un café les menues querelles et les conflits de troisième ordre. Mais il y a dans la vie sociale comme dans la vie politique d’irréductibles conflits d’intérêts et de valeurs. En ce cas, l’intervention étatique est indispensable car seul un médiateur extérieur aux forces antagonistes peut amener celles-ci à trouver un compromis. Un État qui refuse de jouer son rôle arbitral encourage tout ce que le chef de l’État déplore : le durcissement et l’enlisement des conflits, la « prise en otage » d’une partie de la population.

Sylvie Fernoy : Pour comprendre la situation sociale, faut-il chausser les lunettes marxistes, et tout relire sous l’angle de la lutte des classes ?

Bertrand Renouvin : L’existence d’une lutte de classes est reconnue par beaucoup de penseurs non-marxistes. Nous ne pouvons aborder aujourd’hui tous les débats qui tournent autour de cette notion. Je tiens seulement à faire observer que c’est le patronat qui a relancé ce type de conflit en une période où le mouvement syndical était atone. L’organisation patronale a rapidement tiré parti de la victoire idéologique du néo -libéralisme au cours des années quatre-vingt, puis de la chute du mur de Berlin, pour faire prévaloir ses conceptions auprès des gouvernements de gauche et de droite en matière de flexibilité, de réduction des charges etc. Tout en invoquant l’intérêt du pays, le CNPF agit avec une brutalité et un cynisme qui apparaissent dans ses déclarations et dans ses bulletins : par exemple, il n’est pas innocent de dire qu’une grève est un « foyer d’infection ».

Sylvie Fernoy : Les slogans des manifestations syndicales ne sont pas tendres non plus.

Bertrand Renouvin : Les rimes les plus dures concernent plus souvent M. Juppé que M. Gandois… Mais je veux surtout souligner le renversement des attitudes et des modes d’expression. Tandis que la CFDT abandonnait le verbiage autogestionnaire, tandis que la CGT assouplissait son discours et se libéralisait peu à peu, le CNPF se mettait à durcir sa rhétorique et sa pratique. Au Conseil Économique, j’ai pu observer ce processus de très près puisque j’appartenais à la même section que M. Périgot, alors président du CNPF, et M. Rebuffel, qui était et qui demeure président de la CGPME. J’ai retrouvé chez eux le comportement que je croyais consubstantiel au stalinisme : idéologie sommaire, indifférence absolue au débat intellectuel, langue de bois, utilisation des mots et des concepts pour signifier les rapports de pouvoir, sans aucun souci de la vérité qu’ils tentent de traduire.

Sylvie Fernoy : Précise ce dernier point.

Bertrand Renouvin : Chez les staliniens, on disait « social-traître » et « hitléro-trotskyste » pour manifester son orthodoxie doctrinale et sa totale soumission à la ligne du Parti. Selon le patronat, le mot « communisme » doit être obligatoirement suivi d’un adjectif qui le disqualifie, et il est interdit d’utiliser certains mots (par exemple « aliénation ») même dans un exposé résolument neutre. Celui qui respecte ces prescriptions et ces interdits est dans le bon camp ; celui qui s’y refuse est dénoncé comme « marxiste ». De même qu’un trotskyste résistant demeurait « hitléro-trotskyste », de même un anticommunisme patenté peut être réputé « marxiste » dès lors qu’il critique la politique du patronat.

J’ajoute que la FNSEA, qui est l’indéfectible alliée du patronat, professe la même idéologie et utilise les mêmes méthodes. C’est au contact de ces deux organisations que j’ai découvert le « politiquement correct », énoncé par des personnages qui ne croient qu’aux rapports de force et qui ne vivent que pour le pouvoir. Il va sans dire que ce comportement n’est en rien libéral ; il s’agit d’avoir la puissance maximale, et le libéralisme consiste pour ces messieurs à disposer librement des subventions qu’ils ne cessent de demander à l’État, et à garder les mains libres vis-à-vis des salariés.

Mais qu’on m’entende bien. Je critique les apparatchiks d’organisations professionnelles précises (CNPF, CGPME, FNSEA) et non les chefs d’entreprise et les exploitants agricoles. Et si je concentre aujourd’hui ma critique sur ces organisations, c’est qu’elles constituent les groupes d’appui du président de la République. Des groupes qui sont absolument conservateurs, qui pèsent d’un poids très lourd sur la conduite de la politique économique. Ce qui rend étrange la complainte présidentielle sur le conservatisme des Français : si tel est le problème, il faut dénoncer sans attendre le comportement des trois organisations précitées, récuser leur hégémonie et refuser leurs pressions et leur chantage – qu’il s’agisse du chantage à l’emploi pratiqué en permanence par le CNPF, ou des menaces de violences qui permettent à la FNSEA de décrocher le maximum de subventions. Jacques Chirac a raison de s’en prendre aux conservateurs, mais il se trompe de cible : alors que notre pays bouge sous l’effet de profondes secousses et de chocs violents, sa classe dirigeante est résolument figée dans ses structures, son idéologie et ses privilèges. C’est elle qui devrait se transformer profondément.

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Entretien publiée dans le numéro 677 de « Royaliste » – 30 décembre 1996.