Alors que tant de fiers militants ont plié l’échine et renoncé à penser, Régis Debray a toujours su se tenir dans l’adversité et demeure exemplaire dans sa républicanité.

Régis Debray n’aime pas se raconter des histoires. C’est avec réticence qu’il se campe dans l’histoire qu’il a vécue tout en indiquant qu’il n’y pas pas fait grand-chose : “Avoir sauvé quelques vies ici et là, renfloué tel ou tel mouvement de libération et permis que la Bolivie nous rende Barbie, l’assassin de Jean Moulin – l’action est bien limitée”. Tout de même, ce trop modeste bilan est à comparer aux sinistres résultats des intellectuels engagés qui ont appelé à la guerre en Croatie, en Bosnie, au Kosovo, célébrant les bombardements, taisant les massacres commis par le “camp de Bien” sans jamais payer de leur personne. Régis Debray fut quant à lui l’un des rares militants révolutionnaires à prendre l’engagement au sérieux, parmi tous ceux qui agitaient des drapeaux rouges dans les années soixante. Compagnon de Fidel Castro, il sut tenir sa place de combattant auprès du Che Guevara en Bolivie, assumer son dur statut de prisonnier à Camiri, faire la critique de cette prise d’armes et tirer de ses méditations camiriennes une forte pensée sur l’existence des nations.

Quand les fiers insurgés du Quartier latin transportèrent leur efficacité dans un plan de carrière, Régis Debray entra au service de l’Etat. C’était en 1981, quand la grande course aux places révéla ou confirma qu’il y avait, à gauche, de remarquables dispositions à la servilité. Dans ce tumulte, on ne vit pas que l’ancien guérillero rejoignait l’Elysée pour une raison tout simplement patriotique. On ne comprit pas non plus que le conseiller quelque peu sulfureux de François Mitterrand ne venait pas conforter le socialisme discursif de tel ou tel courant mais faire valoir auprès du chef de l’Etat une pensée peu répandue mais en tous points rigoureuse – celle d’un gaullisme de gauche, ou plus exactement d’extrême-gauche, dans sa variante non monarchiste, tandis que Frédéric Grendel, ancien rédacteur en chef de Notre République, faisait entendre au président la voix des monarcho-gaullistes de gauche.

Quand Régis Debray me reçut à l’Elysée un soir de décembre 1984, je vis posé sur une table basse, bien en vue de tout visiteur, l’un des volumes des Lettres, notes et carnets du général de Gaulle. Sans détours, il accepta de donner une préface au livre qu’Yves La Marck s’apprêtait à publier aux Editions “Royaliste” sous un titre explicite : Monarchie et politique étrangère. Cette “Préface d’un républicain” a sans doute provoqué quelques soupirs consternés dans les dîners-en-ville de gauche, entre deux considérations sur la nécessité du tournant de la rigueur, mais elle venait conforter trois convictions communes aux républicains républicanistes et aux républicains royalistes :

Il faut à la France une politique étrangère, qui procède, comme le disait alors Régis Debray, de “l’éternelle combinaison de la puissance d’agir, d’une stratégie à longue portée et de la manœuvre tactique, qui sauve parfois un pays de la mort”.

Il faut à la nation, pour la mise en œuvre de ses politiques – étrangère, économique, sociale – et d’abord pour la maintenir dans l’unité, une institution du politique. Le politique, résume aujourd’hui Régis, c’est “la transformation du tas en tout. La constitution d’un organisme à partir de molécules. L’art de faire de la population un peuple…”. Pas de pouvoir effectif sans autorité symbolique, pas d’existence collective sans référence à un au-delà – Dieu, Prolétariat, Patrie. Pas d’unité sans sacré.

Il faut, pour que le peuple et la nation cheminent dans l’histoire, se soucier de la transmission, qui implique une claire conscience de la temporalité et de la tâche à accomplir : on ne transmet pas pour alimenter des nostalgies mais pour innover.

Nous savons ce qui doit être transmis – les principes et les œuvres – et par quoi cela se transmet, l’Ecole au premier chef. Cela ne suffit pas. Les anciens romains savaient que la res publica est une chose, c’est-à-dire du concret, du solide. La chose publique, c’est aussi l’Ecole Polytechnique, les Ponts et Chaussées, les Travaux publics. La France des Grands Hommes et des Grands Auteurs est une nation d’ingénieurs qui ont donné au pays des routes, des ports, des bateaux, des avions. Une nation, une civilisation, ce sont encore et toujours des médiations qui forment la matière de la médiologie, bien au-delà des médias qui ne médiatisent pas grand-chose, et des ruses de la “communication”. Régis Debray cite Braque : “Je ne crois pas aux choses, je crois en leurs relations”.

Ces réflexions ont fait l’objet de livres de référence : La puissance et les rêves, Critique de la raison politique, Cours de médiologie générale et tant d’autres qui nous ont permis de résister à l’esprit d’un temps sans esprit et de mieux comprendre le cours du monde. Un tel travail critique et constructif ne pouvait s’accommoder des glissements socialistes vers le prétendu réalisme gestionnaire et de l’européisme ambiant. C’est en toute rigueur que Régis Debray quitta ses fonctions à l’Elysée puis démissionna du Conseil d’Etat où François Mitterrand l’avait fait nommer, car ceux qu’on appelle les “sages du Palais-Royal” avaient adopté, le 20 octobre 1989, l’arrêt Nicolo “stipulant, par un retournement complet de jurisprudence, que d’opaques traités, notamment européens, auraient une autorité supérieure à celle de la loi délibérée et votée en public, par nos représentants élus”. A l’époque, ces deux leçons de maintien furent trop peu remarquées mais elles demeurent d’une pleine actualité tant il est vrai que les compromis dictés par l’ambition ou le simple goût du confort sont de tous les régimes et de toutes les époques.

C’est ainsi que Régis Debray sut se tenir dans l’adversité et y demeure car la période des grands effondrements n’est terminée. S’il pense le politique et fait de la politique avec cette rigueur, depuis tant d’années, c’est qu’il n’a jamais sacrifié son amour des belles toiles et des grands films. Ceux-là seuls comptent, nous dit-il en conclusion, mais le combattant à déjà repris sa plume pour la défense de la laïcité.

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Régis Debray, D’un siècle l’autre, Gallimard, 2020.

 

Article publié dans le numéro 1201 de « Royaliste » – Décembre 2020.