Les élections régionales ont creusé encore plus profond le fossé qui sépare les élites politico-médiatiques d’une grande partie de la population. La décomposition politique est trop avancée pour que les désastres en cours puissent servir de leçon.

L’abstention ? Dans les hautes sphères, depuis trente ans, on a vu grandir et grossir le problème. Et l’on s’est aperçu qu’il était insoluble. D’où une réaction en trois temps. D’abord, prendre un air grave et déclarer que le problème est préoccupant, voire très préoccupant. Ensuite dire que c’est la faute des autres. Enfin ne plus parler du problème et revenir aux affaires du moment.

C’est bien ainsi que se déroula le spectacle, lors des soirées électorales des 20 et 27 juin. Les mines consternées du chœur médiatique annonçaient le lamento dominant : l’abstention, c’est la faute aux Français qui ne comprennent rien aux régions !

Il est vrai que le découpage de 2015 a créé des territoires surdimensionnés comme la Nouvelle Aquitaine ou l’Auvergne-Rhône-Alpes mais l’abstention est un phénomène trop général – à l’exception de la Corse et de l’Alsace – pour qu’on puisse s’en tenir à cette explication. Depuis trente ans, le taux d’abstention aux régionales ne cesse de grimper : 21,7% en 1986, 34% en 2004, 48,7% en 2010 mais avec une baisse en 2015 (41,5%) après le nouveau découpage, avant de bondir à 65,7% cette année. Peut-on sérieusement soutenir que plus les Français s’habituent aux institutions régionales, moins ils les comprennent ?

Macron coupable ?

Mais alors, serait-ce la faute à Macron ? Ce serait trop lui accorder. L’abstention est un phénomène antérieur à son apparition et elle est fonction de la clarté des enjeux. Elle est de 30% pour les référendums sur le traité de Maastricht en 1992 et pour le “traité constitutionnel » en 2005 ; elle passe de 25% aux législatives de 1981 à 57,3% pour celles de 2017 parce que beaucoup d’électeurs considèrent que la partie est jouée quand les législatives succèdent de peu à l’élection présidentielle, où le taux de participation est toujours très élevé.

Cela dit, Emmanuel Macron est bel et bien responsable de la défaite de la République en Marche, face à la droite classique qu’il voulait désintégrer. Et il est non moins responsable de l’humiliation des ministres qu’il a envoyé à l’abattoir sans se rendre compte que son parti clanique n’avait aucune implantation dans le pays et qu’il subirait, plus que tous les autres, la colère de très nombreux citoyens.

Les médias au pilori ?

Il est très tentant de s’en prendre aux médias et notamment aux chaînes d’information en continu. Des archontes du commentaire conformiste, tels Serge July et Alain Duhamel, aux jeunes louves de la communication, toute la gent médiatique a campé le camp du Bien en lutte contre les forces lepénistes du Mal dans une mise en scène fabriquée à coup de sondages douteux. A deux jours du deuxième tour, ces experts donnaient encore Renaud Muselier et Thierry Mariani “au coude à coude” alors que le premier a gagné avec plus de 57% des voix !

Quand les médias se détournaient de la Côte d’Azur, c’était pour promouvoir Xavier Bertrand et Valérie Pécresse. Non pour leurs talents de gestionnaires régionaux mais parce qu’ils sont présidentiables… Vision parisienne, caricaturalement élitiste et arrosée comme il se doit d’une pluie de sondages.

Mais la grande affaire, c’était évidemment le Rassemblement national. Les salons médiatiques et les pythies sondagières annonçaient un “séisme” avec la conquête lepéniste de la région PACA. On joua donc une pièce parfaitement rodée sur le thème de l’insécurité avec des reportages chocs sur tous les faits divers disponibles. Rien n’y fit : les lepénistes furent incapables d’atteindre les scores fixés par le Tout-Paris communicationnel. L’une des raisons de l’échec – non la seule – c’est la fragilité structurelle du lepénisme : trois ans après les élections municipales de 2014, un tiers des conseillers municipaux lepénistes avaient démissionné et, sur les 257 conseillers régionaux élus en 2015, 101 ont abandonné leur poste plus ou moins rapidement. Reste le problème posé par l’indifférence d’une partie de l’électorat lepéniste, trop compliqué pour qu’on ne s’empresse pas de l’oublier…

De fait, les états-majors politiques ont très vite reporté le problème de l’abstention aux calendes grecques. La droite classique célèbre ses victoires en attendant que les présidentiables sortent leurs poignards et mandent leurs coupe-jarrets. La gauche s’apprête à faire de même mais avec des sabres de bois. Fin juin, Le Figaro nous a expliqué “comment Emmanuel Macron veut faire oublier les régionales”. Marine Le Pen se demande si elle doit vraiment tenter l’Elysée ou faire une campagne en demi-teinte afin de préserver sa rente électorale. La candidate sait qu’elle fait partie du système et qu’elle est même le repoussoir qui permet la survie d’une société politique en voie de décomposition. Le problème, c’est qu’une partie de l’électorat protestataire a pris conscience du jeu pervers qui fait du populisme le ciment de l’oligarchie. Le capital électoral s’amenuise et l’héritière de la maison Le Pen n’a pas le talent du vieux chef de famille. Serait-ce le temps du crépuscule ?

***

Article publié dans le numéro 1215 de « Royaliste » – Juillet 2021