A Athènes, le 16 avril, lors de la signature par dix nouveaux pays du traité d’adhésion à l’Union européenne, le président de la République française a souhaité « refonder le projet politique européen ». Notre approbation est d’autant plus nette que nous avons toujours voulu que la France se donne cette ambition, indique les moyens de la réaliser et la fasse partager à l’ensemble du continent.

L’échec du projet de Confédération européenne lancé par François Mitterrand dans la perspective gaullienne de « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » nous avait profondément déçu. Ce qui ne nous avait pas empêché de travailler à la « théorie des ensembles » qui, en bonne méthode, doit inspirer l’organisation effective d’une confédération des Etats européens. Beaucoup de temps a été perdu depuis la chute du Mur de Berlin (1) et l’intention exprimée par Jacques Chirac représente un très modeste progrès. Et le cours de l’histoire européenne ne sera pas changé sans qu’il y ait la rapide clarification des ambitions politiques souhaitée par le président français.

Hélas, il est plus que probable que les chefs d’Etat et de gouvernement européens choisiront une fois de plus la voie de la facilité, trop heureux d’avoir sauvé les apparences unitaires après la fracture provoquée par la question américano-irakienne. De fait, on laisse la Convention européenne ajouter ses disputes internes aux contradictions de l’Europe bruxelloise, sous l’égide d’un homme (M. Giscard d’Estaing) qui a pour tâche de présenter à Salonique, en juin prochain, un projet de « traité constitutionnel » qui est un non sens juridique doublé d’une fiction : celle d’une constitution sans Etat.

Il est donc urgent que Jacques Chirac précise sa pensée sans se laisser impressionner par ceux qui veulent le mettre en demeure de choisir entre un anti-américanisme supposé et la ligne correcte, respectueuse de l’hégémonie américaine.

Tout en cherchant à éviter que l’Irak administré par les troupiers américains ne connaissent le sort désastreux du Kosovo et de l’Afghanistan, il importe que la diplomatie française conforte la politique esquissée ces derniers mois avec nos alliés Allemands, Belges et Russes. Il est évident que la refondation souhaitée par Jacques Chirac ne doit pas se faire sur le mode de l’opposition aux Etats-Unis car un changement d’équipe à Washington et une réorientation de la politique américaine compromettrait le projet européen. Notre théorie des ensembles ne peut reposer sur la peur ou la haine d’un grand Ennemi – ni les Américains, en proie à des contradictions majeures et exposés à diverses faillites, ni le fictif « monde musulman » composé de peuples et de nations souvent en guerre contre eux-mêmes (Irak-Iran, Irak-Koweït, guerres civiles en Turquie, en Algérie…).

Prise au sérieux, la refondation implique que l’on délimite le territoire concerné, les principes d’organisation et de coopération des ensembles déjà constitués et les objectifs communs que les pays associés peuvent se donner.

L’histoire millénaire de l’Europe, qui a créé un lien indissoluble entre l’histoire politique et l’histoire de l’esprit, conduit à affirmer qu’il n’y a pas d’identité européenne sans reconnaissance de toutes ses nations : la Russie, la Bulgarie, la Roumanie, sont européenne depuis mille ans au moins, la Turquie est devenue une puissance européenne au 16ème siècle, dans l’alliance avec la France du roi très-chrétien.

La refondation politique souhaitée par Jacques Chirac exige que l’on prenne en considération les Etats, non les idéologies, les religions, les couleurs de peau, les personnages, les préférences ou les ressentiments de quelques coteries intellectuelles. Ce n’est pas Vladimir Poutine qui importe au premier chef, ni la victoire de tel parti religieux en Turquie, mais le rôle que Moscou et Ankara sont appelés à jouer dans le concert de nations égales entre elles : dans une confédération, le « petit » royaume de Belgique a la même valeur politique que la « grande » république allemande.

Quant à l’ambition collective, elle est dictée par des impératifs permanents : la composition des rapports de force en vue du maintien de la paix, la coopération pour le développement.

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(1) Cf. l’éditorial du n° 802 : L’Europe du temps perdu.

 

Editorial du numéro 815 de « Royaliste » – 28 avril 2003