Entre le résultat des élections européennes et l’immense manifestation du 24 juin, une relation profonde existe, qui ne tient pas seulement à la succession rapide des événements, ni même à l’embarras du gouvernement devant le double avertissement des urnes et de la rue. Aussi différents soient-ils dans leur nature, les événements de la seconde quinzaine de juin traduisent la crise de la société française et expriment, de façon contradictoire, des tentatives de recomposition de cette société.

CRISE DE LA GAUCHE

Les partis de la gauche sont les principales victimes politiques de cette crise. La violence propre de l’économie et l’utilisation des techniques nouvelles provoquent des phénomènes de dislocation sociale : la classe ouvrière, peu à peu privée de ses outils et de ses « forteresses », perd sa mémoire, ses traditions et son identité ; plus vaste, le « camp des travailleurs » éclate en corporatismes tandis que les organisations syndicales se contentent trop souvent de la défense des droits acquis. Tandis que la gauche perd sa « base sociale », l’idéologie dominante, fondée sur un marxisme plus ou moins sérieux, achève de s’effondrer. La faillite du modèle soviétique et de ses dérivés, Soljenitsyne, Walesa et les résistants afghans ont détruit la grande mythologie qui, pendant soixante ans, a fasciné des générations d’intellectuels, d’étudiants et de travailleurs. Parce qu’il a nié l’évidence, parce qu’il est resté complice de l’Union soviétique, parce qu’il n’a pas senti combien le monde changeait, le Parti communiste est entré dans une crise mortelle, encore accélérée par la disparition progressive du peuple communiste et par la victoire de F. Mitterrand. Le scrutin du 17 juin a montré que son cas était désormais désespéré.

Quant au Parti socialiste, il subit l’épreuve du pouvoir qui a révélé la désuétude de son projet, l’archaïsme de sa doctrine, l’inadaptation de son discours à la politique présidentielle. Abandonné par les intellectuels, par la jeunesse et par les classes moyennes, obligé de soutenir une politique qui lèse les intérêts de sa clientèle, il se complaît dans des combats d’arrière-garde, dans le ressassement ou la régression idéologique, sans s’apercevoir qu’il perd peu à peu contact avec la réalité sociale et culturelle.

Depuis vingt ans en effet, l’évolution de l’Eglise, la transformation des mœurs et la crise de l’enseignement ont entraîné l’oubli ou le mépris des anciennes valeurs, la perte de la mémoire collective, accéléré le processus d’indifférenciation et, malgré le rêve communautaire de 1968, le mouvement qui nous entraîne depuis longtemps vers un individualisme absolu – à tel point que l’on peut parler aujourd’hui d’une « ère du vide » (1 ).

RECOMPOSITIONS

Comme la nature, les sociétés ont horreur du vide et nous assistons depuis quelques années à des tentatives de recomposition sociale qui prennent corps en ce moment :

— il y a une recomposition idéologique qui, tirant parti des excès de l’étatisme et du choc de 1981, prend appui sur le vieux libéralisme économique. Défenseurs, il y a peu, d’un Etat jacobin et bureaucratique, les partis de droite se sont habilement laissé porter par la vague, devenant les défenseurs sourcilleux des libertés.

— il y a une recomposition religieuse, incarnée par Jean-Paul II et par le Cardinal Lustiger. La réaffirmation de valeurs transcendantes, par-delà intégrisme et progressisme, est un phénomène majeur qu’aucun hommes politique, croyant ou non, ne devrait sous-estimer. Le rôle de l’épiscopat dans l’affaire scolaire, sa détermination tranquille et son exacte appréciation des relations entre le spirituel et le temporel peut faire de cette renaissance religieuse le prélude d’une recomposition sociale dont la manifestation du 24 juin serait un des signes.

— il y a enfin la tentative de recomposition autour du nationalisme autoritaire que représente J.-M. Le Pen. Celui-ci prétend permettre une reconquête de l’identité dans la haine des immigrés, manipule l’angoisse née de la crise en utilisant le sentiment d’insécurité, et tente de se faire le héros d’un retour à l’ordre moral auprès d’une opinion scandalisée par l’évolution des mœurs et par certaines provocations.

De façon plus ou moins discrète, Mgr Lustiger, J. Chirac, V. Giscard d’Estaing et J.-M. Le Pen étaient présents dans la rue le 24 juin, apparemment pour la défense d’une cause commune. Pourtant, personne ou presque ne s’y est trompé : les représentants de la droite étaient absorbés par un mouvement qui dépassait le combats politique. Et la troupe conduite par J.-M. Le Pen ne pouvait être confondue avec l’immense cortège qui suivait P. Daniel. C’est que les différentes tentatives de recomposition sociale peuvent se rencontrer accidentellement en s’opposant sur l’essentiel. Entre le libéralisme économique fondé sur une conception utilitariste et le catholicisme renaissant, la contradiction est aussi fondamentale qu’entre les déclarations de Mgr Lustiger et celles de J.-M. Le Pen sur les immigrés. Et rien ne dit que la victoire électorale du Front national ne créera pas, dans l’opposition classique, une situation nouvelle, grosse de contradictions qui la priveraient de sa victoire.

Par les effondrements qu’elles soulignent, par les recompositions qu’elles annoncent, les dates du 17 et du 24 juin sont probablement historiques. Le rapport des forces politiques est en train de changer et, dans notre société éclatée, quelque chose recommence à bouger. Peut-être pour rien, si la logique individualiste et la régression idéologique ont raison des renaissances spirituelles et intellectuelles qui s’amorcent aujourd’hui. Peut-être pour la restauration consternante des fausses valeurs d’un libéralisme économique générateur de violence. Peut-être pour le pire si une fraction importante de la société tente de retrouver son identité perdue dans la haine des immigrés, dans le culte des valeurs mortes et des fausses hiérarchies. Mais le pire, sous ces différentes formes, n’est pas toujours certain.

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(1)    Gilles Lipovetski : « L’Ere du vide » (Gallimard).

Editorial du numéro 408 de « Royaliste » – 4 juillet 1984