Dans l’attente du résultat final (1), il n’est pas inutile de récapituler les divers facteurs qui exposent notre pays à une épreuve majeure dans les prochains mois, dès lors que les multiples crises, malaises et révoltes dont la société française est affectée viendraient à s’exprimer dans un même moment.

Nul n’ignore en effet que la victoire électorale de la droite, aussi décisive soit-elle, ne saurait favoriser par elle-même la résolution de problèmes qui exigent tout autre chose que la compétence gestionnaire : une vision d’ensemble, aussi dépouillée que possible des préjugés et des conservatismes sociaux, une volonté audacieuse, à proprement parler révolutionnaire, et du temps. Nous savons déjà que les délais impartis au nouveau gouvernement seront brefs, et qu’il lui faudra une énergie peu commune pour inscrire dans un projet collectif tant de forces, de tendances et de mouvements contradictoires. Rappelons brièvement ce que nous avons décrit et dénoncé au fil des années, et qu’un socialisme digne de ce nom aurait eu à cœur d’affronter.

VIOLENCE

Il y a d’abord la violence de l’économie, dont le signe le plus visible et le plus accablant est le chômage, mais qui se traduit aussi, pour ceux qui travaillent, par diverses formes d’exploitation et d’aliénation. Trop peu de croissance, une concurrence internationale acharnée et des mutations techniques rapides se conjuguent pour détruire emplois et secteurs d’activités, sans que l’on soit sûr que la relance ou une moindre concurrence permettraient de retrouver des conditions acceptables de travail et de vie. A ce constat désespérément banal, vient s’ajouter une crise de l’économie en tant que telle – minée par la logique de la rentabilité financière et à nouveau confrontée à l’échec du modèle « libéral » triomphalement présenté voici une dizaine d’années. Ces phénomènes ont pris une telle ampleur que certains dirigeants d’entreprise commencent à s’inquiéter, tant la situation devient intolérable.

Cette inquiétude est d’autant plus fondée que l’opposition s’est creusée et durcie entre les élites privilégiées, qui sont ou paraissent corrompues, et l’ensemble des citoyens confrontés aux inégalités et aux logiques d’exclusion. La violence économique et l’injustice sociale ne pouvaient manquer de provoquer la révolte de celles et ceux qui se sentent abandonnés à des mécanismes qui les broient, assignés à un travail sans intérêt ni avenir, méprisés à cause de la couleur de leur peau ou de leur rôle social. Tour à tour, les lycéens, les jeunes des banlieues, les infirmières, les gardiens de prison, les gendarmes, les paysans, les routiers, les pêcheurs, sans oublier les ouvriers de Peugeot et de Renault, ont manifesté leur désarroi et leur colère. Et combien d’autres travailleurs, isolés, craignant pour leur emploi, souvent réduits à une fonction servile, qui ne peuvent ou n’osent protester… Ils n’en perdent pas pour autant leur jugement critique, et les ressentiments s’accumulent qui finiront bien par s’exprimer.

Les mouvements sociaux sont et deviendront d’autant plus radicaux que le syndicalisme français, victime de graves hémorragies militantes et atteint dans sa représentativité, n’est pas capable – du moins actuellement – d’actualiser son projet et d’offrir des perspectives de luttes. Le déséquilibre de la société française s’en trouve aggravé, puisque le patronat a les mains libres et peut réclamer sans cesse de nouveaux avantages à des gouvernements que l’affaiblissement syndical porte à de coupables complaisances.

REVOLUTION ?

Ces bouleversements économiques et sociaux ont constitué des facteurs aggravants d’une crise de l’identité nationale qui a pris la forme xénophobe, avant de se manifester par le rejet de l’union européenne. Il est heureux que le national-populisme n’ait pas pu opérer la synthèse entre le désir d’exclusion des immigrés (ou supposés tels), les révoltes « corporatives » et l’opposition au traité de Maastricht. Mais la crise d’identité est d’autant moins terminée que le pouvoir politique se trouve gravement atteint dans son crédit et dans sa légitimité.

Voici la symbolique politique révoquée par la logique gestionnaire, les valeurs élémentaires bafouées par l’affairisme ministériel, la parole politique dégradée en communication, la légitimité du pouvoir en butte à la volonté de puissance médiatique, la règle démocratique battue en brèche par les sondages, la décision politique entravée par la fuite devant les responsabilités, différée par la bureaucratie et les groupes de pression, ou soumise aux critères de la publicité. Voici les représentants de la nation contestés dans leurs capacités et leur intégrité – en attendant la mise en cause des pouvoirs décentralisés – et les partis politiques durablement discrédités.

Nul ne saurait se réjouir de cette crise des médiations politiques et sociales. Elle créerait une situation révolutionnaire, si un projet de changement radical s’affirmait en contre point. L’absence de projet – et d’espérance – nous expose à des explosions sans lendemain. Elles n’en seront pas moins violentes.

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(1) Cet article est rédigé avant le second tour des élections législatives, qui seront analysées dans notre prochain numéro.

Article publié dans le numéro 597 de « Royaliste » – 22 mars 1993