« Dans les palais nationaux, ces pièges à paons, nul n’a jamais vu ministre aussi satisfait de lui-même. A gouverner, il s’arrondit de plaisir. Toujours avantageux, solennel parfois, mais vulgaire par éclipses, (Raymond Barre) professe avec ravissement l’admiration sans mélange qu’il éprouve pour Raymond Barre ».

Ainsi commence l’excellent pamphlet de Frédéric Grendel (1). Pas de haine dans ces pages à la fois légères et graves, ni de ces procédés polémiques qui rendent fastidieux trop de pamphlets, passé la dixième page. D’ailleurs Grendel ne cache pas que, dès le premier jour, Raymond Barre l’a fait rire. Réaction salutaire, en face de cette boursouflure que naguère le Président de la République condamnait.

L’homme méritait-il cependant un livre, même petit ? Rien d’exceptionnel dans cette carrière d’universitaire et de technocrate, rien d’exaltant dans le commentaire indéfiniment ressassé des indices : comme le dit l’auteur, la grenouille Barre « devint bœuf sans incident notable ». Il faut pourtant l’épingler, tant l’homme brasse de vent, et lui arracher un masque que seule la médiocrité de l’époque fait paraître séduisant. Gaulliste, M. Barre ? On le crut autrefois, quand notre Premier ministre écrivait dans « L’Appel » et fréquentait les colloques sur l’indépendance nationale. Mais il participe aux réunions de la Trilatérale, dont l’objectif est de créer une « OTAN économique et monétaire », et lutte pour l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Meilleur économiste de France, M. Barre ? Mais Grendel a raison de dénoncer « l’insignifiance et la pauvreté » de ses plans de lutte contre l’inflation.

Fin politique, le distingué professeur ? Mais il s’embrouille dans les intrigues de la campagne municipale à Paris et ne se distingue que par sa flagornerie à l’égard de Valéry Giscard d’Estaing. C’est que « Babar », qui aime jouer les durs, à une échine souple. Il rampe devant le Président de la République. Il rampe devant les Arabes, lors de l’affaire Abou Daoud. Il rampe devant les Allemands en livrant à la sauvette Klaus Croissant. Rien vraiment, qui puisse arracher notre politique étrangère à son néant. Au fond, pourquoi s’étonner ? M. Barre symbolise à merveille le système qu’il gère : « dans les chambres obscurcies des coffres, rien ne souffle, rien ne bouge, la moindre flamme ne tarderait pas à s’y éteindre faute d’air ». Ainsi Raymond Barre. Ainsi son manuel d’économie politique. Ainsi, aujourd’hui, la France de Giscard.

Pourtant, Frédéric Grendel ne désespère pas. Parce que, malgré des gestionnaires médiocres, le jeu de la France ne cesse d’être dans la défense et le renouvellement de son héritage, dans la « reprise des journées qui éclairent notre histoire périodiquement », « dans la révolte car elle est notre signe majeur ». Le général de Gaulle avait exprimé cette France profonde. Lui disparu, c’est vers le Comte de Paris que se tourne Frédéric Grendel. Il y a deux ans, alors que l’auteur demandait au Prince s’il envisageait une restauration, celui-ci répondit « Oui, mais nous reviendrons par la charité, pas autrement ». Une réponse qui situe la politique à mille lieues des programmes politiciens.

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(1)    Frédéric Grendel — Raymond Barre — Ed. Desforges.

Article publié dans le numéro 266 de “Royaliste” – 23 mars 1978