A ses partisans comme à ses adversaires, Raymond Barre paraît hors du commun. Telle est la première illusion dont il faut se défaire. Agrégé de l’Université, consacré « meilleur économiste de France », membre du club très fermé des anciens premiers ministres, Raymond Barre devrait être un homme comblé. Las ! Ses titres et ses lauriers l’ont éveillé à l’ambition politique suprême. Voici donc M. Barre en campagne, sans avoir l’air d’y toucher. Un homme tel que lui ne fait pas de politique, ne participe en rien aux jeux du microcosme. Dans notre pays, cette attitude plaît, cette altitude en impose, et le discours du bon sens et du réalisme est souvent tenu pour vrai. De fait, les notables se précipitent, les centristes frétillent, quant aux technocrates ils accumulent les dossiers pour le maître de demain. Incontournable, inattaquable, voici Raymond Barre statufié avant même que le corps électoral se soit prononcé. Ceux qui refusent de suivre le mouvement semblent bien médiocres : arguties balayées d’un revers de main, incompétence, jalousie, basse psychologie qui confond suffisance et hauteur de vues…

Les barristes et M. Barre lui-même riront grassement mais qu’importe : pour prendre la juste mesure de l’homme, il faut un poète – c’est-à-dire, comme chacun sait, un marginal invétéré, un homme léger, un esprit futile. Bernanos a pourtant raison lorsqu’il écrit que les rois sont finalement jugés par les enfants, les enfants qui ne se soucient pas des ministres et des archevêques. Et les poètes, qui ont la grâce d’avoir préservé en eux l’esprit d’enfance, savent sur le pouvoir et sur les hommes d’Etat des secrets qui échappent aux techniciens de la chose publique.

Ainsi Frédéric Grendel a surpris son seul véritable secret, sa vérité ultime. « Le vrai pouvoir, dit-il, est un songe ». Pour s’en saisir, le rêveur doit emprunter à Rimbaud ses « semelles de vent ». Comme son précédent livre, consacré à Charles de Gaulle et à François Mitterrand (1), le « Raymond Barre » de Grendel (2) s’inspire de cette vérité masquée sous d’impressionnantes apparences. M. Barre, quant à lui, tient pour l’apparence qu’il nomme « réalisme », « calcul », « stratégie ». D’où le rire de Grendel devant l’homme aux semelles de plomb, devant le paon qui fait la roue mais vole à un mètre du sol. La campagne de Raymond Barre n’est rien d’autre que le voyage de M. Perrichon…

Observant le passé de l’homme et ses roueries du moment, Frédéric Grendel demande seulement qu’on ne prenne pas ce comptable – d’ailleurs médiocre – pour un homme d’Etat, et qu’on ne regarde pas les quiètes tournées du député de Lyon pour un prolongement de l’aventure gaullienne. N’est pas gaulliste l’homme qui, en 1966, combattit le projet de participation. N’est pas gaulliste l’homme qui fréquenta assidûment le club atlantiste de la «Trilatérale ». N’est pas gaulliste l’homme qui condamne une cohabitation conforme à l’esprit de notre Constitution et au principe gaullien de la légitimité du chef de l’Etat. D’ailleurs, si le député de Lyon était le gaulliste qu’il prétend être aujourd’hui, trouverait-on auprès de lui les notables et les héritiers de la démocratie chrétienne qui combattit le Général au nom de l’atlantisme, de l’Europe supranationale et du conservatisme mou ? Ceux-là ne se sont pas trompés de candidat… Grâce à Frédéric Grendel, il n’y a plus d’erreur possible sur la personne : Raymond Barre appartient à l’espèce des politiciens ordinaires, auxquels la France se résigne lorsqu’elle désespère secrètement d’elle-même.

Les paons volent toujours trop bas.

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(1) « Quand je n’ai pas de bleu je mets du rouge » (Fayard).

(2) Editions Régine Deforge.

Article publié dans le numéro 480 de « Royaliste » – 12 novembre 1987