Le 27 mai, à La Rabatelière, en Vendée, le Président de la République a fêté le cinquième anniversaire de sa victoire. Bonne occasion de faire le bilan d’une politique placée, d’entrée de jeu, sous le signe du « changement » que le candidat Giscard annonçait dans son discours-programme de Strasbourg et qu’il affirmait vouloir conduire « en particulier avec la jeunesse qui porte comme des torches la gaieté et l’avenir ».

On espéra donc, et on attendit. Au mois de juin, le Président indiqua à ses ministres qu’ils avaient « cent jours pour définir le style et l’action sur lesquels le gouvernement sera jugé ». Sans même attendre l’expiration de ce délai, il déclara en juillet que, devant « l’ampleur des changements à réaliser », l’action du Président devait « être jugée sur les cinq cents premiers jours ».

CHOMAGE

De fait, le « changement » est venu. Mais pas celui qu’on escomptait. Chômage, inflation, déficit budgétaire, crise du franc, ce n’est pas l’échec, c’est la déroute. La jeunesse, qui représente 39% des demandeurs d’emploi, regarde avec angoisse l’avenir. Et les « torches » qu’elle porte parfois lui serve à allumer des feux qui ne sont pas de joie.

Neuf cent mille chômeurs supplémentaires en cinq ans. Ce seul chiffre suffit à condamner la gestion giscardienne. Est-ce que le Président s’en aperçoit, ou bien se réfugie-t-il dans un rêve ? Nous ment-il, ou se ment-il à lui-même ? Régulièrement, il nous dit apercevoir le bout du tunnel. En mars dernier, il déclarait encore que « le développement de l’activité entraînerait une évolution favorable de l’emploi ». A peine deux mois plus tard, Raymond Barre prévoyait une aggravation du chômage. Et maintenant, on nous annonce le lancement à l’automne t d’un plan de deux ans pour l’emploi des jeunes. Mais le second « pacte pour l’emploi » a été un échec et le nouveau plan se bornera probablement à accorder aux entreprises des facilités qui seront supportées par les contribuables. Politique d’expédients, aux arrière-pensées électorales, qui ne peut résoudre en aucune manière la crise de l’emploi. Car, pour l’essentiel, le gouvernement laisse faire. Or, l’amélioration de la conjoncture n’a eu aucun effet sur l’emploi ; quant à la reprise de l’investissement, que l’on attend toujours, elle ne se traduira pas nécessairement par des créations d’emplois : dans un « monde qui change », dans une économie de concurrence, les industriels préfèrent s’équiper de machines qui économisent la main d’œuvre. Le Président de la République devrait le savoir mieux que quiconque, depuis la publication du rapport Nora sur la « télématique ». Or, ce rapport prévoit que, dans le secteur des services (banques, assurances), il faut s’attendre à une réduction très importante des effectifs. Ce n’est pas une politique à courte vue qui nous permettra de faire face à la mutation technologique que nous allons subir.

L’INFLATION

Le bilan est tout aussi négatif dans le domaine de la lutte contre l’inflation. En cinq ans, son taux n’est jamais descendu au-dessous de 9%. Pour le seul mois d’avril, il atteint l %, ce qui laisse prévoir le retour à une inflation à « deux chiffres ». Cela après trois années de plan Barre. Bien sûr, le gouvernement, qui n’est jamais en peine d’explication, rend la « facture pétrolière » responsable de son échec. L’argument est fallacieux. D’abord parce qu’un pays comme l’Allemagne, qui subit les mêmes contraintes que nous, a connu ces douze derniers mois un taux d’inflation de 3,3%. Ensuite parce que le coût du pétrole ne peut à lui seul justifier l’inflation française : en 1974, l’incidence du quadruplement du prix du pétrole a été de 3 à 4% ; cette année, l’augmentation de 30% annoncée par Barre devrait donc se traduire par une hausse de 0,3 à 0,4% de notre taux d’inflation. Comme celui-ci dépassera 10%, il est évident que ce mauvais résultat doit être mis au compte de la politique gouvernementale, et non des facteurs extérieurs.

Quant à la politique budgétaire, elle est directement contraire à la doctrine de l’équilibre longtemps défendue par M. Giscard d’Estaing. En 1979. le déficit prévu était de 15 milliards de francs. Il sera en réalité de 35 milliards. Le projet de budget pour 1980 comportera un déficit de 25 milliards, et atteindra vraisemblablement 40 milliards en fin d’année. D’où, pour limiter les dégâts, une diminution des dépenses d’investissements et l’accroissement prévisible de la pression fiscale.

Restent l’équilibre du commerce extérieur et la bonne tenue du franc, dont M. Barre n’avait cessé jusqu’à présent de se féliciter. Il est vrai que notre commerce extérieur s’est redressé, mais ce succès est ambigu puisque, du fait de notre faible croissance, nous importons moins. Quant au franc, il n’a cessé de perdre de sa valeur par rapport au Deutschemark depuis cinq ans : en janvier 1974, il suffisait de 1,74 F pour acheter 1 DM, alors qu’il faut maintenant 2,30 F. M. Barre avait beau répéter, fin mai, que nous étions loin des 2,36 F, le résultat de sa politique est une fois encore éloquent.

Tel est le bilan de cinq années de libéralisme avancé. Il montre, clairement, que le Président de la République et M. Barre nous ont bercé d’illusions ou qu’ils ont été incapables de tenir les promesses de « maintien du plein emploi », d’« égalité des chances pour les jeunes », de « protection de l’épargne populaire » faites à Strasbourg en avril 1974. Cela se passe de commentaires. Un jour ou l’autre, le pays jugera.

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Editorial du numéro 295 de « Royaliste » – 7 juin 1979