A l’automne dernier, le Premier ministre lançait à grand bruit son plan de lutte contre l’inflation. La situation était grave : les prix qui avaient augmenté de 9,6% en 1975, devaient atteindre 9,9% en 1976. Il fallait réagir. On augmenta certains impôts indirects, on freina la progression des revenus, on adopta quelques mesures de « moralisation » fiscale pour faire croire que les riches aussi allaient payer.

Un an après, c’est l’échec puisque la hausse des prix atteindra au moins 9,5% cette année, alors que le Premier ministre prévoyait une augmentation de 6,5% seulement. Alors il recommence son combat contre l’hydre inflationniste, cette fois en bloquant les prix de certains produits alimentaires : pas de sandwich à plus de 3,50 F, pas plus de 1,30 F pour un croissant au beurre. D’où la grève du croissant qui, autant qu’on puisse en juger, ne devrait pas marquer notre histoire économique et sociale autant que le mouvement de Mai 1968… Grève significative cependant, parce qu’elle est à la mesure d’une politique dérisoire.

FERMETE ?

— Dérisoire parce que le blocage des prix décidé par M. Barre intervient beaucoup trop tard : c’est en janvier dernier que les prix alimentaires ont commencé d’augmenter de façon inquiétante, et le Premier ministre a attendu que cette hausse dépasse 11 % pour prendre des mesures. La situation politique explique peut-être cette longue hésitation : avant septembre, la défaite électorale menaçait et il ne s’agissait pas de mécontenter la clientèle des petits commerçants ; depuis la rupture de l’union de la gauche, tout en glanant de ci de là des voix marginales, on peut s’offrir le luxe d’une « politique de fermeté ».

— Dérisoire par les arguments avancés : une fois de plus, le Premier ministre a expliqué que la situation pourrait être pire, ce qui n’est pas une excuse. Une fois de plus, il a expliqué que la lutte anti-inflationniste était une « œuvre de longue haleine » (en effet, on s’essouffle à suivre les prix depuis 1974), exigeant un effort « collectif ». Mais, pas plus que l’année dernière, les appels à la discipline et au sacrifice n’ont de chances d’être entendus : il n’y a toujours pas de solidarité entre les groupes socio-professionnels, il n’y a toujours pas de consensus autour d’un Pouvoir qui fait une politique désinvolte, injuste et inefficace.

— Dérisoire par les mesures adoptées. Le blocage des prix alimentaires aura peut-être, un temps, des incidences heureuses sur le célèbre indice. Mais, comme le professeur Barre l’expliquait autrefois à ses étudiants, le blocage des prix est toujours une solution de facilité parce qu’il vise les effets de l’inflation, non ses causes.

INJUSTICE

On attendait tout de même autre chose d’un homme qui a la réputation d’être le « meilleur économiste de France », et qui proclame sa volonté de ne pas céder aux intérêts particuliers. Bien sûr, M. Barre ne cède pas aux commerçants. Bien sûr, M. Barre ne cède pas aux salariés. Mais la stagnation du pouvoir d’achat ne nous empêche pas de subir un taux d’inflation sensiblement égal à celui de l’année dernière. Conclusion : le « meilleur économiste de France » se trompe sur les causes du mal, ou ne veut pas s’attaquer à ses racines profondes.

C’est que, pour faire preuve d’une véritable « fermeté », pour témoigner d’une véritable indépendance, il lui faudrait s’attaquer à d’autres intérêts, et remettre en cause la politique de l’Etat qu’il gère. Car l’Etat est le premier bénéficiaire de l’inflation. Parce qu’il perçoit une T.V.A. qui augmente en même temps que le prix des produits. Et parce que l’Etat emprunteur voit l’inflation amoindrir régulièrement la dette publique. Ce qui permet à l’Etat de tenir un certain nombre de promesses électorales, grâce au décalage entre le moment où elles sont faites et celui où les sommes sont versées. Comment le gouvernement pourrait-il renoncer à ces avantages politiques et financiers ? Et comment pourrait-il mettre en cause les privilèges de ses lecteurs ?

Pour vaincre l’inflation, il faudrait en effet commencer par mettre fin au scandale des frais généraux, qui entrent dans le prix de revient des produits et le majorent considérablement. Ainsi le consommateur, que M. Barre incite au discernement, finance les voyages à l’étranger des cadres supérieurs, leur voiture et leur chauffeur, leurs déjeuners dans les restaurants de luxe, l’avion privé du patron, la chasse en Sologne de la société, les subventions des partis politiques, la corruption des fonctionnaires étrangers, et l’immense gâchis qui résulte de la gestion des entreprises privées. On tolère cela, mais on ergote sur le prix du croissant et on rogne le pouvoir d’achat des travailleurs. Qu’on ne s’étonne pas, ensuite, de l’absence de consensus dans un pays où le sacrifice des uns côtoie la misère des autres. Pour vaincre l’inflation, il faudrait aussi s’attaquer à l’inégalité sociale. Il existe une richesse excessive, un luxe insultant qu’il faut détruire. D’abord pour une simple raison d’équité car aucun travail, aucune responsabilité ne justifie le fait qu’un homme puisse gagner vingt fois plus qu’un autre. Mais aussi parce que cette richesse est génératrice d’inflation : les villas, les piscines, les yachts somptueux représentent des investissements qui sont perdus pour l’industrie, et obligent à des importations qui aggravent le déséquilibre de la balance commerciale.

Personne n’imagine que M. Barre soit décidé à une telle politique qui rendrait plus crédibles ses appels à l’effort et qui convaincrait les Français que l’Etat n’est plus la propriété d’une caste et le protecteur d’une caste de privilégiés. M. Barre n’en a pas les moyens. Il lui faudrait détruire trop d’intérêts privés, renoncer à trop de soutiens, rompre enfin les liens qui unissent le Pouvoir au monde de l’argent. Comme il ne le peut ni ne le veut, il continuera de taxer le sandwich et le chou à la crème, et à prononcer des homélies qui ne convaincront personne. Les prix continueront de monter, et l’injustice de s’étendre. Mais peu importe, si la crise de la gauche lui permet de gagner les élections. Nous aurons simplement, l’année prochaine, un autre plan contre l’inflation. Aussi « ferme ». Et tout aussi inutile. C’est cela, la droite. Mais la gauche ferait-elle mieux, puisqu’elle refuse toute révolution ?

***

Editorial du numéro 257 de « Royaliste » – 17 novembre 1977