Si vous voulez connaître le fameux vertige de la page blanche, écrivez donc un article sur M. Raffarin. L’exploit n’est pas hors de portée. Au bout d’une heure de vaticinations sur le vide, j’ai trouvé le bon stimulant : lire les articles des confrères qui y sont parvenus, compter les colonnes, et relever le défi.

Pour moi, le champion, c’est Christophe Barbier, de L’Express, auteur de quatre colonnes tassées sur « Raffarin le complexe » qui entraîne le lecteur sur des hauteurs philosophiques au vu desquelles on se sent tout petit.

Il faut dire que Christophe Barbier a eu le courage de lire le « bréviaire » que M. Raffarin a signé, qui s’intitule Pour une nouvelle gouvernance et dont au sujet duquel il serait présomptueux d’affirmer que Luc Ferry y a mis la main. M. Raffarin est un homme simple, qui recherche tout simplement « une éthique et une pensée du complexe ».

Cette simplicité se signale par un trait, relevé avec délicatesse par Christophe Barbier : « Raffarin aime le complexe sans complexes » ce qui nous place d’emblée sur le seuil d’une pensée en abîme. Celle-ci, figurez-vous, fonde un « discours de la méthode » qui permet de dépasser « l’opposition entre idéologie et gestion » autrement dit le conflit tartuffesque entre éthique de conviction et éthique de responsabilité (cf. Max Weber) qui fait les beaux soirs des dîners en ville et justifie les reniements distingués. En politique, on ne peut répondre que de ses convictions, saperlotte !

Vous me direz que tout cela est bien compliqué. Mais justement, Descartes-Raffarin va jusqu’à penser que le complexe se heurte au compliqué. Comment échapper à ce piège dialectique ? Pas de problèmes,  nous dit Hegel-Raffarin : « montrer que ce n’est pas simple ni facile, c’est déjà réformer ».

Moi qui suis simple d’esprit, je vais essayer de comprendre avec des exemples concrets.

Le dossier Air Lib n’était « pas simple ». Les salariés ont donc été réformés. Dire qu’ils ont été licenciés, mis au chômage ou jetés à la rue serait faire preuve de cette idéologie que le raffarinisme méthodologique a dépassé.

Ce n’est « pas facile » d’avouer que la situation économique est exécrable. Il faut donc la réformer par une reformulation méthodique du discours (la situation est « difficile ») et par un appel à l’effort. On va donc réformer les Françaises et les Français qui supportent mal les difficultés et qui se mettent en grève (ouvriers, pilotes d’Air France, employés de la SNCF…)  par la « discipline » – le mot a été employé par le Premier ministre à La Réunion le 22 février.

Ce qui n’empêche pas M. Raffarin de compatir sincèrement aux malheurs des braves gens. Il faut, dit-il, que le gouvernement se « décarcasse » pour l’emploi. Génial, cette récupération d’un vieux slogan publicitaire (le Ducros qui se décarcasse) pour prévenir les nouveaux chômeurs que le gouvernement va se transformer en ANPE. Ceci au moment où M. Mer assure qu’il n’y a rien à faire contre les licenciements, et où certains patrons  confient aux journaux de droite qu’une telle déclaration équivaut à un permis de licencier à tout-va. Ce qu’il font, pour ne pas se compliquer la vie.

D’ailleurs, ils n’ont qu’à prendre exemple sur M. Raffarin, les patrons.

Dans un Parlement où le Premier ministre est le maître, c’est pas compliqué d’utiliser l’article 49/3 pour éviter une bataille parlementaire longue et fastidieuse sur la réforme des élections régionales.

Face à la crise économique et sociale, c’est pas compliqué de dire que le gouvernement n’y est pour rien : c’est la faute à la crise irakienne, à la guerre qui vient, au dollar qui baisse, aux idéologues, aux Français qui ne veulent pas se laisser réformer, aux socialistes, aux attentistes et à pad’chance.

Dans un pays rongé par l’inquiétude, c’est pas difficile de rassurer. Adressant depuis La Réunion un message à « tous les Français », le Premier ministre a « solennellement » affirmé que « dans les difficultés, dans la crise, ce n’est pas par le social qu’il faut chercher des économies ». C’est sans doute pourquoi la gratuité des soins a été supprimée pour les bénéficiaires majeurs de l’Aide Médicale d’Etat (cf. Royaliste n° 807).

Ce Monsieur Raffarin, je le vois s’écraser comme une figue molle par une journée moite sous le regard indifférent de ceux dont il se moque, du haut de son arbre.

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Article publié dans le numéro 811 de « Royaliste » – 3 mars 2003