Dans un texte décisif, Pierre-André Taguieff établit à la fois le modèle formel du racisme et la misère de l’antiracisme.

Sur le thème brûlant du S racisme et de l’antiracisme, André Bejin et Julien Freund ont réuni nombre de contributions (1) qui sont toutes dignes d’intérêt. Faute de pouvoir analyser chacune, nous retiendrons celle de Pierre-André Taguieff qui a l’avantage d’englober l’ensemble du sujet dans une mise en forme aussi rigoureuse que dérangeante.

CINQ THESES

Le premier intérêt du travail de Taguieff est d’établir un modèle théorique du racisme qui permet, malgré les confusions de pensée et les brouillages délibérés, de repérer les invariants de son discours. Le racisme est une négation de l’universel : l’unité de l’espèce humaine se trouve révoquée par l’apologie de la différence anthropologique et de la diversité culturelle. En même temps, le racisme assigne l’individu dans un type immuable et le voue à n’être que le représentant de celui-ci. Dès lors point de passage possible d’un autre, mais enracinement dans une communauté radicalement différente qui interdit toute communication et tout processus d’assimilation. Cette différence ainsi proclamée est d’autant plus absolue que son origine est réputée biologique et inscrite dans une inégalité de nature.

L’antiracisme classique propose-t-il une réponse cohérente aux cinq assertions majeures de l’idéologie raciste ? Sa dénégation n’exclut en fait ni la relation ni les paradoxes.

D’une part, l’antiracisme méconnaît l’idéologie qu’il dénonce en la présentant comme un rejet de la différence. D’où son désarroi lorsque la Nouvelle Droite récupère le discours différentialiste et le détourne de son sens initial. D’où le caractère ambigu de la défense de l’identité ethnique, qui légitime l’attitude raciste et risque d’aboutir à une analyse raciale de l’ensemble des rapports sociaux.

D’autre part, l’antiracisme classique manque son objectif en dénonçant le racisme comme conséquence de « la crise », comme le résultat d’une conspiration et d’une manipulation jamais clairement élucidées – tandis que les racistes répliquent par une diabolisation symétrique de leurs adversaires.

Enfin, le discours antiraciste contredit son postulat égalitaire puisque le raciste est exclu de la communauté par l’autorité antiraciste qui dénonce sa méchanceté, sa folie, sa bêtise ; puisque l’antiracisme revendique l’égalité et la différence sans prendre garde au caractère paradoxal d’une telle requête.

Si le racisme est un mensonge sur l’homme et une imposture scientifique, il ne suffit pas d’être bien-pensant pour en finir avec lui. Il ne s’agit pas non plus de renvoyer les adversaires dos à dos, en niant la réalité du danger et le caractère illusoire de sa réplique. Etablir la relation perverse qui unit le racisme et l’antiracisme dans leur conflit est la première condition qui permettra d’y échapper.

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(1)    « Racismes et antiracismes », ouvrage collectif, Méridiens Klincsieck, 1986.

Article publié dans le numéro 460 de « Royaliste » – 10 décembre 1986