Une sage maxime, venue d’Aristote, dit qu’en politique il faut prendre les hommes tels qu’ils sont. Mais personne, jusqu’à présent, n’a conseillé de les prendre tels qu’ils paraissent. Or l’apparence tend à devenir le critère principal. Les médias y sont sans doute pour quelque chose, mais surtout le consensus que je soulignais dans le précédent éditorial. Dès lors qu’un accord tacite se réalise sur les principales questions, les compétiteurs n’ont d’autre solution que de recréer artificiellement de la différence.

Cet effet pervers d’un consensus souhaitable se vérifie à l’importance croissante que les principaux responsables politiques accordent à leur « image ». La popularité de Laurent Fabius ou de Michel Rocard ne s’explique pas autrement, et le Président de la République lui-même est entré dans ce jeu comme on l’a vu un dimanche soir sur TF1. Du moins, les hommes au pouvoir peuvent être jugés sur ce qu’ils font, et leurs décisions ne sont pas toutes déterminées par la recherche de l’effet publicitaire. Ainsi, tout récemment, les déclarations de F. Mitterrand en faveur de la participation des immigrés aux élections locales… Dans l’opposition au contraire, force est de juger sur la bonne mine des divers candidats, puisqu’ils ne peuvent ou ne veulent pas présenter de projet qui les distinguerait réellement de leurs adversaires, jouant seulement de quelques modes (le libéralisme) et de quelques slogans. Dans ce « travail d’image », V. Giscard d’Estaing a longtemps excellé, mais aujourd’hui c’est Raymond Barre qui rafle tous les prix. Un tel succès mérite qu’on s’y arrête.

D’entrée, précisons qu’aucune réussite politique ne se réduit à une manipulation bien faite. Il est clair que beaucoup de Français voient en R. Barre le digne héritier de Poincaré et de Pinay, et que l’ancien Premier ministre exprime la vieille tradition conservatrice française. Quant à sa victoire tactique sur ses deux rivaux, elle s’explique d’abord par un comportement constant de l’opinion de droite. Peu soucieuse d’idéologie, elle donne son appui à celui qui parait être le plus efficace contre la gauche : hier Giscard contre Chaban-Delmas, aujourd’hui Barre contre les deux autres. Mais une nostalgie historique, d’ailleurs médiocre, et un raisonnement à courte vue n’ont jamais garanti la qualité d’une politique – le meilleur candidat pouvant se transformer en piètre président comme on l’a vu sous le précédent septennat. Pour que la même erreur ne se reproduise pas, il faut se demander si Raymond Barre correspond à l’image séduisante qu’il entend donner de lui – celle du gaulliste fidèle, du gestionnaire rigoureux, et du rassembleur que les Français attendent.

R. Barre est-il le gaulliste qu’il paraît être ? Certainement pas dans le domaine institutionnel, comme le prouve son refus de « cohabiter ». En annonçant que le Président de la République doit s’en aller en cas de changement de majorité parlementaire, R. Barre nie la spécificité, l’indépendance et la légitimité propre de la fonction présidentielle, qui est l’élément fondamental de notre Constitution. En tenant pour négligeable le fait que le Président est élu pour sept ans, il porte atteinte à la nécessaire (et trop relative) continuité de l’action présidentielle, et soumet le gouvernement à la représentation comme sous la lllème et la IVème Républiques. Avec lui, si d’aventure il réussit, notre régime politique serait frappé au cœur, dans sa part monarchique. Qui, parmi les gaullistes et les royalistes, oserait le soutenir dans ce mauvais coup ?

R. Barre n’est pas non plus gaulliste quant à l’exigence de participation. Comme l’a rappelé Frédéric Grendel dans un livre malheureusement épuisé, notre homme avait été nommé par Georges Pompidou à la commission Mathey, dont la tâche implicite était de ruiner le projet que le général de Gaulle avait formé. Avec le patronat et la droite conservatrice, R. Barre a prêté la main à cette mauvaise action. Dans le domaine de la politique étrangère enfin, le gaullisme de R. Barre peut être mis en doute : il n’a jamais été de ceux qui ont contesté l’impérialisme américain, notamment sur le plan monétaire, et sa participation aux travaux de la Trilatérale montre quelles sont ses affinités profondes.

R. Barre est-il aujourd’hui un rassembleur ? Outre le fait qu’il jette en ce moment le trouble et la division dans l’opposition, il ne peut être, dans le meilleur des cas, que le recours de la droite, l’homme de la revanche qui verra se dresser contre lui, s’il parvient à ses fins, une moitié du pays.

R. Barre est-il le meilleur économiste de France ? Ce professeur, qui ne sortait pas de la moyenne, a laissé en quittant Matignon un bilan qui ne plaide pas en sa faveur : 1,7 millions de chômeurs, 13% de hausse des prix, une chute de 4% de la production industrielle, un endettement croissant des entreprises publiques. Quant à la rigueur qu’il propose, quant à sa doctrine de l’équilibre, elles ne sont guère différentes de ce que nous connaissons, et aussi peu pertinentes.

Ambigu sur la politique étrangère, néfaste dans le domaine de la gestion, R. Barre ne propose rien. Rien d’autre que le départ de M. Mitterrand, ce qui ne constitue pas une politique. S’il parvenait au pouvoir, on s’apercevrait que l’homme est fort peu libéral, et bien peu dénationalisateur. Que ce conservatisme se révèle entre 1986 et 1988 et R. Barre perd ses chances de parvenir au pouvoir suprême. D’où son intransigeance : il lui faut prendre la place tout de suite, avant que n’apparaisse son absence de projet. Derrière l’image rassurante, gaullienne et efficace, apparaît un homme mu par sa seule ambition. Il demande qu’on lui donne une lettre de licenciement à l’intention du Président de la République, accompagnée d’un chèque à son ordre et en blanc. Nous ne signerons ni l’une ni l’autre.

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(1)    Frédéric Grendel, Raymond Barre, Ed. Régine Deforges, 1978.

Editorial du numéro 427 de « Royaliste » – 15 mai 1985