Professeur émérite à l’université de Paris-I, René Passet est l’auteur d’une œuvre magistrale, qui porte principalement sur l’économie du développement. Il est également président du Conseil scientifique du mouvement ATTAC, qui réunit nombre d’opposants à l’idéologie ultralibérale et aux pratiques qui s’en inspirent.

C’est à ce double titre que nous l’avions invité à l’un de nos l’un de nos Mercredis parisiens. La présentation de son plus récent ouvrage avait été suivie d’un débat de fond, auquel nous souhaitons associer l’ensemble de nos lecteurs.

 

Avec René Passet, nous sommes en pays de connaissance. L’un des rédacteurs de « Royaliste » fut son élève et le tient pour un maître. D’autres l’ont découvert grâce au Monde diplomatique. Et ceux qui hésitent à le lire, par timidité, doivent savoir que cette œuvre se trouve dans nos paysages intellectuels familiers : ceux dessinés par J-M. Keynes et par François Perroux, mais aussi par Karl Polanyi et par Jacques Ellul, moins cités que les deux premiers, mais qui ont marqué notre réflexion et celle d’autres courants, anti-utilitaristes et écologistes tout particulièrement.

Bien entendu, le titre de l’ouvrage publié par René Passet l’année dernier a tout pour nous séduire. L’Illusion libérale, c’est ce que nous combattons depuis que nous existons. D’abord avec la rage de voir les gaullistes et les socialistes perdre, par suffisance et niaiserie « pragmatique », les batailles idéologiques auxquelles ils étaient pourtant préparés. Puis avec la certitude de la victoire politique, puisque la guerre intellectuelle est en passe d’être gagnée. Une preuve parmi d’autres ? Le Monde diplomatique, journal étendard de tous les courants anti-libéraux, tire à 300 000 exemplaires par mois en France (chiffre considérable) et atteint le million d’exemplaires grâce à ses multiples éditions en langues étrangères. Preuve concomitante ? Les livres hostiles au libéralisme économique se multiplient depuis quelques années, et certains ont eu la faveur d’un immense public, à tel point qu’il pourrait y avoir un effet de saturation qui nous ferait manquer des réflexions décisives. Prenons L’Illusion libérale : le titre forme un slogan qui est bien dans l’air combatif du temps, mais il ne concerne qu’un aspect de l’ouvrage de René Passet, qui se situe dans une perspective de reconstruction politique et sociale. Autre signe encourageant, après tant d’années passées sur la défensive !

Pressé d’aborder les conditions de la reconstruction,  je me borne à indiquer aux lycéens, aux étudiants, aux professeurs (on est tour à tour enseignant et enseigné) et aux citoyens qui ont besoin de se refaire une santé intellectuelle, qu’ils trouveront dans L’Illusion libérale toute la matière nécessaire pour apprendre, réviser et lutter contre le conformisme ambiant : l’utopie du marché, les billevesées monétaristes, l’ineptie du « coût marginal », le fantasme de l’équilibre général, et le mythe mondialiste de l’unification ne créent pas un monde meilleur, ne représentent pas le seul monde possible, mais se conjuguent dans une pulsion destructrice de l’homme, de la société, de la nature.

Deux précisions importantes cependant :

– Le professeur Passet ne se contente pas de nous offrir un excellent cours de critique de l’économisme libéral. Il prend soin, au préalable, d’expliquer la méthode scientifique, l’humilité de la démarche savante, la multiplicité des regards qui peuvent être portés sur le même objet, sur la même réalité, afin de nous inciter à la prudence. François Perroux disait que l’économie est « d’intention scientifique » : il y a possibilité de savoir, mais jamais de certitude absolue puisqu’une théorie, pour être recevable, doit être fausse en quelque point. Méfiance, donc, à l’égard de ceux décrètent la fin de l’histoire, le caractère inéluctable de la globalisation et l’indépassable réalité du marché.

– L’éminent économiste a le souci constant de délimiter le champ économique, contre la prétention impérialiste, voire totalitaire, de l’économisme libéral. Et il prend soin d’assigner à l’activité économique une finalité qui la transcende infiniment : le développement (non la seule croissance) doit viser le bien être de l’homme et par voie de conséquence le respect de son environnement. Loin des basses mythologies des Verts, René Passet lie l’économie, le développement social et l’écologie dans un même projet politique. En cela aussi nous le rejoignons : que l’économie soit explicitement une économie politique, que l’écologie soit conçue comme la manière proprement humaine d’habiter le monde en y construisant des maisons et des cités (polis).

Nous voici parvenus au moment où la belle et nécessaire intention théorique trouve ses implications pratiques, qui sont de divers ordres et qui soulèvent nombre de questions.

La première ressemble fort à un coin placé entre le président du conseil scientifique d’ATTAC et certains militants de ce mouvement fort composite. Ceux qui se situent dans la mouvance libertaire, ou plus largement dans la culture anti-autoritaire des années soixante, seront gênés par un projet de reconstruction qui se développe sur le mode hiérarchique. Avec raison selon nous, René Passet :

–  affirme « la suprématie du politique et de la démocratie sur l’économique »,

–  souhaite l’organisation d’une économie « plurielle » comprenant plusieurs niveaux (individuel, privés, associatifs, coopératifs) mais aussi des services publics et par conséquent un Etat

–  entend soumettre, au nom de « l’impératif du vivant », les activités humaines aux exigences d’une politique de « développement durable » fondée sur une « exigence de mémoire » et sur une dialectique de la transformation des choses et de la « pérennité des fonctions »(1).

A l’anarchie du marché mondialisé, il faut en effet opposer une logique de l’institution, qui assure effectivement la liberté des échanges marchands (aujourd’hui détruits par les monopoles privés) et règle sa dynamique selon un système de valeurs prééminentes. Au mieux, ces propositions tout à fait pertinentes sont acceptées du bout des lèvres dans la gauche anti-libérale – tant il y a de méfiance ou d’hostilité à l’égard de l’institutionnel  dans cette mouvance.

Mais si l’on cherche à concrétiser la nécessité de l’Etat (comme gouvernement démocratique, comme administration des choses) en suggérant une reprise novatrice de la politique gaullienne (monarchie élective, planification indicative, direction politique du secteur nationalisé, sécurité sociale, redistribution des revenus favorable aux salariés, participation du personnel à la gestion des entreprises) on rencontrera l’hostilité des militants libertaires et des Verts, antipolitiques par définition, et de cette fraction de la gauche qui ne croit plus qu’aux associations, réseaux et autres « initiatives citoyennes » dont on mesure aujourd’hui les faibles capacités de résistance face aux mille et une formes de la récupération libérale-libertaire.

Allons plus loin. Dans son « Manifeste pour une économie à finalité humaine » (2), René Passet lance plusieurs mots d’ordre auxquels nous adhérons et notamment un appel à la « solidarité des êtres humains au sein de chaque nation ou communauté de nations ». De fait, il n’y a pas de politique de plein emploi, de juste partage des richesses, d’orientation rigoureuse de l’activité économique qui soit concevable et applicable hors de collectivités juridiques historiquement formées – généralement des nations, parfois des empires. Cette reconnaissance des nations européennes, et de leurs Etats légitimes (la République française avec ce qu’il reste de sa monarchie élective, la monarchie royale belge, espagnole, danoise…) est-elle communément admise au Monde diplomatique et à ATTAC ?

Il semble qu’il y ait encore bien des ambiguïtés entre les tenants du classique tiers-mondisme qui invoquent le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (on voit ce que cela donne dans les Balkans) sans se prononcer clairement pour des formes nationales de lutte sur le continent européen.

Il est apparemment facile de mettre de côté ces questions délicates (et ceux qui, comme nous, les posent) en déclarant qu’il faut réunir tous ceux (ou presque) qui luttent contre l’ultralibéralisme. Comme si l’on pouvait séparer les débats de fond et les enjeux immédiats !

Effectivement, se sont retrouvés à Porto Alegre des groupes armés latino-américains, un membre du gouvernement « socialiste » français, des représentants du gouvernement cubain, des adversaires des OGM, José Bové et Jean-Pierre Chevènement, des gauchistes de tous pays et de toutes obédiences.

C’était là un forum bien sympathique, de même que ces manifestations de rue qui, à Seattle, Prague, Nice et Davos ont démontré que la gestion ultralibérale des affaires du monde n’était possible que dans des locaux transformés en forteresse et placés sous la protection d’unités de la police et de l’armée. Mais je constate avec inquiétude que Le Monde, quotidien de la classe dirigeante, décrit le Forum social de Porto Alegre comme lieu de rencontre de la « société civile », et le réseau Internet comme un trait d’union entre les « cybercitoyens du monde » (3).

Une fois de plus, on se sert du concept de « société civile », qui a de multiples significations (4), pour disqualifier l’Etat et révoquer les nations. On devine le schéma sous-jacent : le gouvernement mondial (formé par Alan Greenspan, George-W. Bush, le FMI, le G7…) serait entré en relation dialectique avec la société civile mondiale dans le cadre général de la globalisation. Le meilleur des mondes, dans lequel chacun jouerait son rôle à la place qui lui est assignée…

Tel est le piège dans lequel l’antimondialisme est en train de s’enfermer.

René Passet est conscient du danger, et trace la voie d’une libération nationale accomplie par chaque Etat, dès lors son personnel aura été profondément renouvelé par la volonté des citoyens. Cette perspective militante et conquérante est encore dans le flou. Nous en sortirons lorsque les conditions politiques de la lutte commune auront été précisées et largement acceptées.

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(1) Les mots et les formules placés entre guillemets sont tirés de L’Illusion libérale, cf. tout particulièrement le chapitre 4, « Renverser la démarche ».

(2) Le Monde diplomatique, février 2001, p. 14-15.

(3) Le Monde interactif, supplément au Monde du 7 février 2001.

(4) cf. Dominique Colas, Le Glaive et le Fléau, Généalogie du fanatisme et de la société civile, Grasset, 1992 et notre entretien avec l’auteur dans Royaliste.

 

Article publié dans le numéro 766 de « Royaliste – 19 février 2001