Sorti victorieux du combat, terrible, pour sa libération, le peuple roumain veut que l’on donne droit sans attendre à son exigence démocratique. Cette exigence concerne la liberté d’opinion, d’expression et d’association en vue d’élections libres, que commencent à préparer les partis en voie de formation ou de reconstitution. Elle vise la création d’un Etat de droit succédant au pouvoir de fait né de l’insurrection. Il n’est pas inutile de souligner les principes de la renaissance qui se fait sous nos yeux, ne serait-ce que pour nous rappeler que ce qui nous paraît si naturel dans notre pays doit être préservé, conforté et au besoin défendu contre les amateurs de « régimes d’ordre » – où ne figurent pas seulement des suppôts du communisme…

Au moment où le peuple roumain cherche à se donner les institutions qui garantiront sa liberté retrouvée, on ne s’étonnera pas que nous soyons attentifs aux déclarations de son ancien roi, qui a appelé dès le début de l’insurrection à « restaurer la démocratie au moyen d’élections libres », et déclaré qu’il était « prêt à servir » son pays si les Roumains le souhaitaient.

ETRE ROI

Comme tous les princes de l’Europe d’aujourd’hui, Michel de Roumanie évoque le service qu’il pourrait rendre, la garantie démocratique qu’il pourrait représenter, et le consentement populaire sans lequel rien ne peut être envisagé. Je ne sais si le recours au roi exilé est possible, et nul ne peut dire s’il est souhaitable – sauf les Roumains eux-mêmes par un choix librement exprimé, selon leur propre histoire et en fonction des nécessités du présent. Cela précisé, les mots simples et pour nous familiers que Michel de Roumanie a employés viennent heureusement nous rappeler le sens de la tradition royale et le rôle de celui qui l’incarne ou se prépare à l’incarner.

Qu’est-ce qu’un roi, ou un prince qui a vocation à le devenir ? C’est un homme comme les autres, non d’une autre essence, qui est d’un peuple et qui vit avec lui – ou qui n’a de cesse de le retrouver lorsqu’il est exilé. Être roi, c’est être là, prêt à répondre et à assumer.

Cela signifie qu’un roi n’a pas besoin d’être génial, héroïque, ni même bon théoricien. Il est même préférable qu’il n’ait pas ces qualités, requises autant que possible pour les savants, les soldats et les intellectuels : expérience faite, nul doute que les génies des Carpathes et d’autres lieux, les héros de la race et les idéologues sont catastrophiques pour les peuples. Un roi est là pour faire son métier, non celui des autres, et la monarchie française s’est mieux portée avec les rois d’une intelligence ordinaire, voire médiocre, qu’avec le Roi-Soleil – cause première de son effondrement.

Ce métier de roi tient tout entier dans le service – de la justice, de la liberté, de l’unité. Service, c’est à dire obéissance, soumission, humilité : le contraire de la maîtrise. Lorsque Michel de Roumanie dit qu’il est prêt à servir, lorsque le comte de Paris dit que sa vocation est dans le service, tous deux indiquent qu’ils ne sont pas les propriétaires de la nation, ni les créateurs du droit, ni la source de l’éthique. Ils doivent être requis par la nation, et la continuité dynastique repose sur son consentement. Leur pouvoir est soumis à ce que prescrit l’éthique en ce domaine et ils sont tenus de respecter les lois fondamentales de l’Etat. Le roi est l’homme d’une fonction clairement définie, et très précisément limitée – le premier fonctionnaire du pays en quelque sorte.

Peut-on dire que cette humilité est le· fait de quelques princes, ou que j’interprète les mots comme bon me semble ? Ce serait oublier que les princes et les rois s’inscrivent dans une tradition, millénaire en ce qui concerne la France, et que la tradition française et européenne de la monarchie trouve son origine dans le Livre qui fonde notre civilisation : dans la tradition biblique, la royauté est une charge assumée dans le respect de la loi divine, et le roi un homme qui se distingue des autres seulement par une plus haute responsabilité (1).

DEVENIR ROI

C’est cette double soumission du roi à la loi de l’Etat et à son fondement éthique qui fait que le roi est digne de respect et d’affection. Le métier de roi n’est pas choisi mais hérité. Il implique une responsabilité de tous les instants, une existence constamment vécue sous le regard des autres, le sacrifice d’une grande partie de la vie privée, le silence imposé aux passions, la volonté de résister aux effets pervers de l’exercice du pouvoir… Être là, disponible, prêt à rendre service, c’est aussi taire ses malheurs, renoncer à nombre de plaisirs, sortir du champ des rivalités ordinaires, ravaler ses colères et ses désirs de vengeance. Le roi est l’homme d’une double vie imposée, d’une charge publique qui accable la personne privée.

Pour le roi en exil, pour le prince qui espère, la charge royale est encore plus lourde à porter puisque l’institution monarchique n’est pas là pour l’aider, le conforter, le contraindre. Cette charge est à la fois présente – la tradition à continuer – et en projet. Pour en assumer les devoirs, il faut la mémoire et la volonté. Mémoire des principes constitutifs de la royauté que le prince continue d’incarner. Volonté de se plier à l’éthique d’un homme d’Etat et de se comporter comme lui dans la vie quotidienne alors que rien n’y oblige. Volonté, aussi, de mener à son terme un projet politique, donc de développer une action publique qui s’inscrit dans des règles très contraignantes. Pour être prêt à répondre le jour venu, le prince doit en effet montrer qu’il est capable de rendre service à l’Etat et à la nation selon les principes d’unité, de justice et de liberté dont il est porteur. Il lui faut donc s’engager, mais sans prendre parti. Se présenter aux suffrages sans diviser le pays. Accepter l’épreuve du pouvoir, sans que l’institution monarchique soit pleinement établie…

La tâche est assurément difficile, mais pas impossible cependant : le comte de Paris l’a clairement définie, et posé les conditions pratiques de sa réalisation – par deux fois envisagée. Pour le présent comme pour l’avenir le chemin est, en tous cas, nettement tracé.

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(1) entretien avec Raphaël Draï. « Royaliste » n° 527

Editorial du numéro 528 de « Royaliste » – 8 janvier 1990