J’avais prévu de consacrer cet éditorial à la récente conférence de presse du Président de la République. Mais, au fond, il n’y a rien à en dire que nos lecteurs habituels ne sachent, et que nous aurons à répéter, voire approfondir, au cours des prochains mois.

Pour les nouveaux venus, je rappelle seulement notre analyse principale, qui se résume ainsi : depuis cinq ans, François Mitterrand assume au mieux l’impossible tâche qui consiste à être à la fois l’élu d’une partie de la nation contre une autre et l’arbitre de nos conflits politiques et sociaux. L’issue prévisible des élections l’incite à affirmer plus clairement encore ce rôle d’arbitre actif, soucieux de la continuité, et désireux d’obtenir un accord minimum sur des questions essentielles. Ce qu’un roi pourrait faire sans peine, comme Juan Carlos en Espagne, un président ne peut le réaliser que dans le soupçon permanent et sous la menace constante d’une crise désastreuse pour lui comme pour les institutions.

Que François Mitterrand n’ait cessé de vouloir cet arbitrage et son indépendance de chef d’Etat lui a valu nos suffrages et notre soutien. L’épreuve qui s’annonce ne fera que renforcer notre souci permanent : que les institutions de la Vème République ne soient pas bouleversées ou détruites – donc que le Président aille jusqu’au terme de son mandat – afin que soient préservées les chances d’une mise en pratique de l’esprit monarchique que ces institutions recèlent.

MÉDIOCRITÉ

Cela dit, je renonce au développement prévu sur le bilan de ces cinq années. Les occasions ne manqueront pas de l’établir tout au long de la campagne électorale. Cette hâte, et ce déséquilibre dans un article qui aurait dû peser soigneusement la part du positif et celle du négatif s’explique par la gêne éprouvée lors des déclarations présidentielles sur la 5ème chaîne de télévision. Fallait-il vraiment ce luxe de détail et ces longues minutes consacrées à justifier ce qui n’est pas défendable au fond ? Le Président a voulu éviter le pire en consentant au médiocre. Il y a tout à parier que cette médiocrité sera imitée, et se généralisera peu à peu.

Condamner solennellement la décision présidentielle ne servirait à rien. Loin d’être un point de départ, l’affaire de la 5ème chaîne signifie que le pouvoir politique a perdu depuis plusieurs années la maîtrise de l’image. Quand ? La date est imprécise. Il avait encore cette maîtrise en 1981, puis le système d’information est devenu autonome et nous sommes pleinement entrés dans l’« ère de la communication », dont le mouvement paraît irrésistible. Le pouvoir vient de le reconnaître, et s’efforce de l’organiser un peu en concédant beaucoup. Cette multiplication des images ne va pas sans conséquences graves. A trop observer les méthodes et les progrès impressionnants de ses techniques, on oublie que la communication est un système qui s’autoproduit et s’autogère. Les forces politiques, les acteurs sociaux, ont de moins en moins d’influence sur ses valeurs et sur ses critères. Au contraire, chacun adapte sa parole et son comportement aux média, entre dans le spectacle qu’ils organisent souverainement, s’incline devant ses verdicts.

LA PERTE DU SENS

Les effets paradoxaux de ce système ont été depuis longtemps soulignés. On communique une information croissante et toujours plus de messages publicitaires, mais notre compréhension des événements diminue, comme notre connaissance de la qualité des produits. La communication donne à voir, à entendre, alimente nos rêves nostalgiques ou exotiques, séduit par sa magie, mais ne dit rien. Quand le discours politique est découpé en « petites phrases », quand chacun est placé dans une catégorie immuable, quand l’importance de l’événement est mesurée à sa télégénie, il est logique que l’essentiel échappe, se perde ou s’anéantisse. Ainsi, les millions d’images, les milliers de commentaires objectifs et de déclarations engagées n’ont pas fourni une seule analyse compréhensible de la guerre civile libanaise. En outre, devant l’accumulation des tragédies spectaculaires, c’est l’indifférence qui naît, et l’oubli dès qu’elles ne sont plus montrées.

La communication épuise notre sensibilité. Elle modifie aussi notre faculté de juger. Ce n’est pas la véracité d’une parole qui intéresse, ni son caractère mensonger qui émeut, mais l’impression produite par celui qui la dit : non sur soi-même, ce qui serait banal, mais sur les autres. Ainsi le débat entre Fabius et Chirac. Si le premier a perdu, ce n’est pas par la faiblesse de ses arguments, mais en raison de sa mauvaise image, ressentie comme telle en fonction des critères universels de la bonne communication, qui sont indéfinissables mais supposés admis par l’ensemble des témoins. De même que Fabius s’est fabriqué ou laissé fabriquer un personnage pour l’occasion, la personne assise devant son récepteur s’efface, oublie ses convictions et ses passions, pour se soumettre à une règle technique inexprimée mais impérieuse.

Cette attitude, qui tend à se répandre, aboutit à l’impossibilité de toute analyse et de tout dialogue : on ne sait plus qui parle, ni de quoi. Il n’y a plus de sens, ni d’identité vraie. Nul n’est responsable de cet état de fait, dont chacun est victime. Ainsi va notre modernité. Force est de l’assumer. Cela ne signifie pas qu’il faille y consentir.

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Editorial du numéro 438 de « Royaliste » – 4 décembre 1985