Il y a en France un sale climat, une ambiance de passions malsaines, lourde de discours irresponsables, d’actes incontrôlés, de règlements de comptes sournois au cours desquels on viole allègrement le secret de l’instruction, le respect de la vie privée et la présomption d’innocence.

Un jour, ce sont les accusations d’un escroc cherchant son salut dans la délation qui se retrouvent à la une des journaux – et voici Georgina Dufoix à nouveau impliquée dans un « scandale ». La veille, c’était le nom de Michel Noir qui apparaissait sur la liste des suspects parce que son gendre avait été inculpé et mis sous les verrous. Et tant d’autres, semaine après semaine, qui sont traînés dans la boue pour le simple motif qu’il y a enquête sur un personnage proche, qui l’a été, ou qui aurait pu l’être. On ricane, on extrapole, on s’indigne jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’on est allé trop loin, qu’il n’y avait pas de preuves, et que les « révélations » n’étaient que des allégations mensongères.

JUSTICIERS ?

Eh ! oui. Certains parlementaires de droite regrettent maintenant d’avoir demandé que Laurent Fabius soit traduit en Haute Cour. Telle perquisition ne permet pas de retrouver les documents qui, disait-on, accablaient Georgina Dufoix. Et François Léotard, comme Michel Noir, ne méritent pas le traitement médiatique qui leur a été réservé. Hélas, quelle que soit l’affaire, et la personne impliquée, les excuses et les remords ne changent rien : des accusations ont été lancées, des jugements ont été rendus, par n’importe qui, n’importe comment, hors de tout contrôle, avant que la justice se soit éventuellement prononcée.

D’aucuns penseront que les « politiques » sont tous corrompus, et que l’innocence présumée ou reconnue n’ôte finalement rien à leur culpabilité naturelle – ce qui légitimerait le rôle de justiciers joué par les gens des médias. Drôles de justiciers, qui voient se retourner contre eux la logique du scandale dont ils tiraient de vertueux effets. Drôles de justiciers, qui publient des écoutes sauvages en arguant d’un droit qui leur serait particulier. Drôles de justiciers, puisque nous avons appris par un article du « Monde » qu’un journaliste de cette austère institution avait travaillé pour le Docteur Garetta et qu’il avait, en compagnie d’un collègue, abusivement chargé les hommes politiques dans le scandale du sang contaminé.

Il y a plus grave encore que l’ignominie des tribunaux médiatiques qui appliquent la loi des suspects pour augmenter les tirages et faire grimper l’Audimat. Ce qui est plus grave que tout, c’est que l’esprit de justice est en train de se perdre, y compris chez ceux qui s’en réclament, y compris chez des compagnons de lutte. Revenons sur deux affaires récemment jugées aux Assises. La première, c’est l’acquittement de la boulangère de Reims qui avait tué un jeune homme à la suite d’une algarade. Il est vrai que la plaidoirie de la défense mêlait le cynisme et la démagogie, que le jugement était choquant, que le matraquage de la famille et des amis de la victime au sortir de la salle d’audience ajoutait le scandale au scandale. L’indignation était d’autant plus fondée que le jugement, qui ne peut être modifié, pourrait être cassé « dans l’intérêt de la loi ».

VERDICTS

Mais fallait-il descendre dans la rue, comme l’ont fait SOS Racisme et d’autres organisations dont nous sommes proches ? Oui, à la rigueur, s’il s’agissait de manifester sa solidarité avec la famille de la victime. Assurément non, s’il s’agissait de faire pression sur la Justice. Or, à entendre le nouveau responsable de SOS Racisme, c’est la seconde attitude qui a prévalu. Après la condamnation à treize ans de prison de Roger Maillard, coupable d’avoir tué un jeune homme qui faisait du bruit, Fodé Sylla déclarait que le jugement prouvait que « quand on se mobilise, on peut gagner ». Analyse cohérente puisque, après l’acquitte ment de Reims, SOS Racisme expliquait le verdict par « la campagne orchestrée par l’extrême-droite ». Mais analyse redoutable par ce qu’elle implique et suggère :

– présenter un verdict comme la conséquence d’une mobilisation, c’est suggérer que les magistrats et les jurés sont soumis aux manifestations de rues. Le jury populaire est contesté par le peuple des manifestants, ce qui revient à opposer des préjugés politiques, sociaux et ethniques qui pèsent sur les décisions des jurés, à la « clairvoyance » de certains partis et mouvements qui se posent en justiciers.

– présenter un verdict comme le résultat d’une campagne politique, c’est par conséquent entrer dans une dialectique partisane qui opposera le discours « sécuritaire » et le discours antiraciste dans un parfait mépris de l’indépendance de la justice que par ailleurs on réclame à grands cris.

Pour assurer l’indépendance de la Justice à l’égard du pouvoir politique, pour la libérer autant que possible des préjugés de classe et de certains réflexes déplaisants, il faut sans aucun doute réformer l’institution judiciaire. Mais, de grâce, n’entrons pas dans la logique de la justice populaire, qui ne sera jamais rien d’autre qu’une justice politicienne, et mobilisons-nous pour résister au climat de lynchage qui est en train de se développer dans notre pays.

***

Editorial du numéro 590 de « Royaliste » – 14 décembre 1992