Avant le commentaire tranquille de l’événement, il faut d’abord dire ce qui fut saisissant en cette nuit du 10 mai : la joie dans les rues redevenues vivantes. Une joie qui n’était pas mêlée de haine ou de ressentiment, mais celle, franche et simple, qui accueille une délivrance. Oui, ce soir-là nous nous sommes sentis libérés de l’imposture, délivrés du régime des scandales et de la dictature de l’argent. D’où cette joie, bien peu idéologique, de tous ceux qui se sentaient exclus et méprisés par une caste autocratique, de tous ceux qui étaient écrasés par l’impitoyable logique du «libéralisme avancé». Les électeurs qui avaient fait un autre choix peuvent-ils s’inquiéter de ce réveil d’un peuple longtemps anesthésié, de cet espoir qui renaît ? Là est la véritable victoire de François Mitterrand : par-delà le compte des suffrages, par-delà le triomphe de son parti, avoir démontré qu’il existait encore un peuple -ce dont nous commencions sérieusement à douter.

Il lui faut faire plus encore, dans un ordre qui n’est pas celui de la gestion économique et de la stratégie politique : détruire enfin, dans notre communauté nationale, ce mythe funeste d’une gauche ennemie de la France et donc étrangère à elle. La classe dirigeante, qui confond le patriotisme et la défense de ses intérêts, a survécu jusqu’à présent grâce à ce mauvais procès, qu’elle continuera dans les prochaines semaines. Aussi le nouveau Président doit-il montrer que cette haine est sans objet, que la peur est inutile, que le débat entre les familles politiques ne doit pas être obscurci par des passions artificiellement entretenues.

ETAT DE GRACE

La première déclaration de François Mitterrand répond à ce vœu : après avoir évoqué le « simple amour de la patrie » et la « volonté de servir » qu’il a reçu en héritage, puis le « poids de l’histoire », de sa « grandeur » et de sa « rigueur », il a affirmé que « seule la communauté nationale tout entière doit répondre aux exigences de notre temps » et que le moment des « réconciliations nécessaires » était venu. Le contraste est net entre le nouveau Président et l’ancien qui, lui, niait l’histoire et se contentait d’observer la France de l’extérieur… avant de rallumer les feux de la guerre civile. Dans son long face à face avec le général de Gaulle, François Mitterrand a-t-il recueilli ce qu’il y avait de plus profond dans la pensée et dans le projet de l’adversaire si longtemps combattu ? C’est là son secret, que l’avenir révélera. Et puis, dans ces paroles simples, si différentes de la boursouflure de son prédécesseur, peut-être faut-il voir la manifestation de cet « état de grâce » que François Mitterrand évoquait au début de la campagne. Hier chef de parti, le voici occupant une charge qui devrait l’obliger à être le serviteur de tous.

Le pourra-t-il ? Le saura-t-il ? la logique partisane se moque des états de grâce et risque même de les détruire. François Mitterrand peut s’y laisser enfermer, et redevenir le partisan qu’il était. Nous ne le souhaitons pas. Mais le système politique lui rend la tâche difficile. Car si la défaite de Giscard d’Estaing est claire, il n’est pas encore possible de parler de la victoire de son concurrent : le nouveau Président doit sa victoire à des voix qui ne viennent pas toutes des familles de la gauche, et le gouvernement qu’il choisira n’aura pas avant deux mois les moyens de sa politique. Et même, un gouvernement de gauche en disposera-t-il jamais ?

LE « CHOIX DANS LA NUIT »

Pour François Mitterrand, les élections législatives anticipées sont un pari nécessaire, mais évidemment risqué. Il n’est pas exclu que les candidats socialistes et communistes parviennent à obtenir, sans doute de justesse, la majorité absolue à l’Assemblée nationale : ils assureraient ainsi la stabilité des institutions de la Ve République et la mise en œuvre du programme pour lequel François Mitterrand a été élu. Mais le succès du 10 mai ne doit pas faire oublier qu’au premier tour les candidats de gauche n’ont réuni que 46,79% des suffrages, alors que les candidats de droite en obtenaient 49,28%. Jacques Chirac est donc en bonne position pour récupérer les voix de ceux qui se sont abstenus ou qui ont voté à gauche par antigiscardisme, en apparaissant comme l’artisan d’un « rééquilibrage » politique.

Le retour du balancier électoral est sans doute une image apaisante pour l’esprit. Mais ce phénomène compromettrait l’équilibre institutionnel puisque le Président de la République serait contraint de nommer un Premier ministre conforme aux vœux d’une majorité parlementaire de droite. Le rôle du Président s’en trouverait diminué, face à un gouvernement qui conduirait une politique contraire à celle du chef de l’Etat. Cette situation ferait naître des conflits qui ne pourraient être résolus que par une nouvelle dissolution ; à moins qu’un marchandage entre le Parti socialiste et le R.P.R. n’aboutisse à une coalition qui réserverait on ne sait trop quel sort au programme présidentiel.

Ainsi rien n’est joué. Ni pour le Parti socialiste, ni pour le R.P.R. qui doit tenir compte de l’hostilité déclarée des giscardiens et qui, pour s’affirmer, va devoir prendre le risque d’une instabilité institutionnelle majeure.

Nous dirons dans notre prochain numéro quelle peut être notre attitude face à cette situation nouvelle et à l’égard de deux familles politiques -la chiraquienne et la socialiste- pour lesquelles nous n’éprouvons aucune hostilité de principe. Mais, par- delà ces choix contingents, notre rôle est tout tracé : témoigner et agir en faveur de l’indépendance du Pouvoir politique, pour un arbitrage qui est la condition première de la justice. Nous avons voulu, le 10 mai, la défaite de Giscard. Il nous fallait participer à ce combat, dont l’issue lève une hypothèque. Cela sans perdre de vue l’essentiel, que le comte de Paris a très opportunément rappelé, aux Français entre les deux tours. S’élevant au-dessus de tous les conflits, comme lui seul peut le faire, le Prince a indiqué qu’il s’agissait d’un « choix dans la nuit » ne permettant pas de poser les conditions d’un réel arbitrage. Il faudrait, pour que celui-ci existe et pour qu’une alternance soit possible, la légitimité donnée par l’histoire et par les services rendus : nul, parmi les responsables politiques, ne la détient aujourd’hui. Telle est la question fondamentale que François Mitterrand devra se poser, comme autrefois le général de Gaulle lorsqu’il revint aux affaires dans une situation plus difficile encore.

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Editorial du numéro 338 de « Royaliste » – 21 mai 1981