Les policiers sont dans la rue, la gendarmerie gronde, des ouvrières et des ouvriers menacent de faire sauter leur usine afin d’obtenir une assistance minimale… Ces récents mouvements de révolte annoncent la déroute des oligarques de droite et de gauche. Les postures démagogiques de Jacques Chirac sont insignifiantes et il importe peu que Lionel Jospin assure lui-même l’expédition des affaires courantes ou s’en décharge sur un quelconque commis – Olivier Schrameck par exemple.

Nous n’avons plus le loisir de commenter cet effondrement. Il faut éviter qu’un déchaînement de la violence sociale, portée au paroxysme par la récession et le proche chaos monétaire, ne donne la prime à un aventurier à la mode italienne – celle de Silvio Berlusconi ou pire. Cette angoisse n’a plus lieu d’être puisque Jean-Pierre Chevènement a engagé un processus qui pourrait faire sauter le verrou oligarchique. Comment ? Par le rassemblement des patriotes de droite et de gauche. Pour quel objectif ? La restauration de l’Etat et la défense de la nation, ce qui implique effectivement la défaite des deux clans qui se succèdent au gouvernement et qui se partagent le pouvoir – pour n’en rien faire. Cet objectif peut-il être atteint ? Toute campagne électorale est riche de surprise, bonnes et mauvaises, mais un observateur qui ne prend pas (ou pas encore) parti – sauf le parti de la paix civile – peut d’ores et déjà se réjouir que le rassemblement se fasse autour de Jean-Pierre Chevènement, qui est sans conteste un républicain intègre. Ce qui préserve la France de l’aventurisme.

Ce ferme souci du bien commun et cette volonté de salut public peuvent-elles suffire ? Franchement, non. Nous ne croyons pas à l’homme providentiel, ni même à une symbolique princière ou royale qui se suffirait à elle-même (1). Il faut que l’homme d’Etat garde la confiance du peuple au-delà du moment électoral. Il faut que le rassemblement qui l’a porté aux affaires gagne en consistance afin que la dialectique des forces politiques alimente à nouveau la vie démocratique. Autrement dit : il faut que les citoyens s’organisent au plus vite. Mais comment ?

Sur ce point, nos convictions sont anciennes. Elles dépassent donc les problèmes posés par la démarche de Jean-Pierre Chevènement, elles se nourrissent de réflexions tirées de diverses situations observées à l’étranger et elles pourraient s’inscrire dans la question générale de la « sortie de l’ultralibéralisme », qui ne doit pas aboutir aux  déconvenues et aux tragédies engendrées par la sortie manquée du communisme soviétique. Nous ne voulons pas donner des leçons de stratégie et de tactique, mais contribuer à la réflexion sur les conditions générales de la renaissance républicaine et démocratique dans les pays où l’Etat est incarné par un roi ou par un Président décidé à accomplir sa tâche.

C’est dans cet esprit que je propose nos thèses, quant à la réorganisation des forces politiques nationales.

Nous éprouvons actuellement les limites des réactions fusionnelles et des dénégations passionnelles : une démarche politique ne peut procéder de l’antimondialisme et de l’antiaméricanisme.

La nécessité de résister à la globalisation financière et à l’hégémonie des Etats-Unis étant acquise, nous pouvons délimiter le champ d’un accord politique minimum par la réaffirmation de principes et de définitions classiques :

– la laïcité, qui exclut, dans le respect des religions, l’organisation et la représentation politique « communautaire » de religiosités ;

– la définition de la nation comme collectivité historico-juridique, qui exclut l’ethnicisme fondé sur des fantasmes de solidarité raciale ou régionale ;

– la définition de l’Etat comme serviteur de l’intérêt général, qui oblige à circonscrire les interventions des organisations professionnelles et des groupes de pression (les écologistes patentés comme les chasseurs…).

Nous pouvons dès lors espérer la reconstitution des diverses familles politiques de la nation (communisme, socialisme, démocratisme chrétien, gaullisme, traditionalisme, libéralisme politique) selon des traditions repensées. C’est ce travail intellectuel, en cours et bien avancé, qui engendrera de nouveaux projets soumis à  confrontation démocratique…

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(1) les éditoriaux des n° 779 et 781.

 

Editorial du numéro 781 de « Royaliste » – 12 novembre 2001