L’habitude est si ancienne qu’elle est devenue réflexe. A chaque scandale, à chaque critique un peu vive d’une situation de fait, la presse est accusée de médire. De la malhonnêteté intellectuelle des journalistes à la campagne orchestrée, la panoplie des accusations est vaste, qui permet aux personnalités et aux institutions mises en cause de faire porter la charge de la faute à ceux qui la révèlent. Ainsi, dans l’affaire Michel Droit, la Cour de Cassation s’est indignée qu’on puisse soupçonner sa décision de suspendre l’instruction menée par le juge Grellier. Ainsi, dans l’affaire Luchaire, comme il y a deux ans lors du scandale Greenpeace, on se plaint de l’acharnement des médias.

RÉSONANCE

Ces dénonciations rituelles finiront par ne plus convaincre personne. Sauf dans des publications spécialisées dans le ragot, les articles ne sont pas publiés sans motifs ni documents. Si l’arrêt de la Cour de Cassation étonne et inquiète, c’est que le procureur général Arpaillange avait préalablement dénoncé « la pression considérable exercée sur l’institution judiciaire par un justiciable » et s’était inquiété que « les juges en soient réduits au rôle de bouffons de la République ». Si l’affaire Luchaire connaît un tel retentissement médiatique, c’est que le rapport Barba a été donné à la presse par on ne sait quel personnage du milieu politique ou de l’administration.

Dans ces affaires comme dans d’autres la presse a d’abord été une caisse de résonance, et toute limite apportée à son droit d’investigation et de critique ruinerait une liberté fondamentale et détruirait un obstacle’ nécessaire à l’arbitraire, au cynisme et à la malhonnêteté. Mais les secrets du pouvoir, qui sont parfois la condition de son efficacité ? Que les responsables politiques conservent leurs distances à l’égard des journalistes et ils seront bien gardés. Mais la révélation des secrets de la vie privée, qui ruine les chances des candidats à la Maison Blanche ? Que les hommes politiques cessent d’exhiber leur femme et leurs enfants légitimes à chaque élection et nul ne cherchera à discerner l’éventuelle hypocrisie qui recouvre cet étalage familial (1).

Gardons-nous cependant de prêter aux médias plus de vertus qu’ils n’en ont. Le fait est qu’une grande partie de la presse écrite n’est plus engagée dans les luttes partisanes, et de moins en moins dans les combats idéologiques. Le fait est que la télévision, malgré les pressions et les récentes tentatives de reprise en main des chaînes publiques, acquiert depuis quelques années une autonomie politique croissante. Au moment de Greenpeace, ce sont des journaux réputés favorables à la gauche qui ont mené les enquêtes les plus approfondies. Et c’est « Le Matin » qui révélait la semaine dernière qu’une autre opération illicite de vente d’armes se serait déroulée entre 1982 et 1985. De l’autre côté, ce n’est pas parce que M. Hersant possède en partie la 5ème chaîne que celle-ci fait une propagande de droite.

PUISSANCE

Mais cette autonomie politique n’implique pas la neutralité. Les médias, qui se présentent comme un contre-pouvoir toujours menacé et vilipendé, constituent aussi une puissance souveraine. A la presse militante et violente de l’avant-guerre, qui défendait des projets politiques et idéologiques opposés, a succédé un milieu médiatique aux mœurs et à l’expression policées, mais imposant sans en avoir pleinement conscience ses critères et ses valeurs à la société.

Bien sûr, la presse a toujours fait et défait les modes et les réputations. L’existence de pouvoirs spirituels et politiques disposant de leurs propres moyens de communication limitait toutefois son influence. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement le spectaculaire qui prime, mais un ensemble de convenances, d’attitudes, de sensibilités, selon lesquelles on est ou on n’est pas jugé digne de paraître, donc d’exister. C’est ainsi que des hiérarchies se créent selon un mode de sélection d’autant plus impitoyable que ses critères ne sont jamais clairement définis. Le phénomène est frappant lors des pré-campagnes présidentielles : le silence des médias condamne le candidat potentiel et lui interdit parfois de se présenter, et l’invité des émissions de deuxième catégorie risque fort de ne devenir qu’un candidat de deuxième catégorie.

L’analyse doit évidemment être nuancée. L’opinion publique n’est pas manipulée, mais doucement influencée dans ses idées et dans ses mœurs. La liberté de choix du citoyen ne disparaît pas, elle se trouve réduite. Il reste que la classe politique est maintenant soumise au système médiatique. Elle a adapté son discours et son comportement aux lois du spectacle jusqu’à s’y confondre puisqu’elle joue, chante et danse sous nos yeux (2). Le débat politique y gagne en civilité, et ses acteurs deviennent plus familiers. Est-ce là le signe d’une apothéose démocratique ? C’est oublier que la stratégie de la séduction entraîne la mise à l’écart des questions difficiles ou gênantes – le chômage par exemple. C’est vouloir ignorer que, micros fermés et lumières éteintes, la logique des ambitions rivales et des intérêts contraires reprend tous ses droits. La part d’illusion engendrée par les médias est celle de la société moderne, qui n’annihile pas les violences politiques et sociales mais excelle à les masquer.

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(1) Cf. Pierre Briançon, « Libération » 11 nov. 87.

(2) Cf. Corinne Lesnes, Les claquettes de la politique, « Le Monde » 13 nov. 87.

Editorial du numéro 481 de « Royaliste » – 26 novembre 1987