La situation économique de la France n’est pas grave. Elle est catastrophique. En raison du nombre de chômeurs, sans cesse croissant. Catastrophique en raison du déséquilibre toujours plus grand de notre commerce extérieur. Je dis cela sans volonté d’exagération, sans la joie mauvaise de l’opposant qui, l’ayant « toujours dit », se réjouit de voir son adversaire en si mauvaise posture. Trop d’angoisses et de drames se cachent derrière les statistiques pour qu’il soit permis de manifester une quelconque satisfaction intellectuelle ou morale. Laissons donc parler les chiffres.

L’EFFONDREMENT

En janvier dernier, la France comptait 1.680.300 chômeurs. Soit 3% de plus qu’en décembre ; soit 13,3% de plus qu’en janvier 1980. Parmi eux, il y a 693 000 jeunes, soit 14% de plus que l’an dernier. Chiffres accablants qui soulignent l’échec de la politique économique giscardienne, et l’inefficacité des « pactes pour l’emploi ». Car le temps n’est plus où l’on pouvait se consoler en évoquant les « dégraissages » nécessaires et les impératifs du « redéploiement » industriel. L’industrie ne se redéploie pas : elle s’effondre par pans entiers, et la crise gagne les secteurs considérés comme les plus solides.

Victime de la concurrence sauvage des Etats-Unis et d’une stratégie patronale qui privilégie les investissements dans le tiers monde, les entreprises textiles ferment ou licencient les unes après les autres, dans les Vosges principalement, mais aussi à Mazamet, à Cholet, dans l’Aube et dans la région lyonnaise. La sidérurgie connaît de nouvelles difficultés, non seulement en Lorraine, mais encore à Nantes et en Provence. En trois ans, Usinor et Sacilor-Sollac ont subi 7 milliards de pertes et se trouvent aujourd’hui dans l’incapacité de financer leurs programmes d’investissements. L’automobile, autrefois solide, entre à son tour dans la crise : le groupe Peugeot a subi 2,2 milliards de pertes en 1980 et a dû supprimer près de 50 000 emplois. D’autres secteurs connaissent des difficultés moins spectaculaires mais tout aussi préoccupantes : ainsi la chimie, l’électronique, l’imprimerie, la papeterie et l’horlogerie.

Cette situation est d’autant plus catastrophique que les fermetures d’usines et les licenciements provoquent toujours des réactions en chaîne : la baisse des ventes d’automobiles influe sur l’activité sidérurgique, et, chaque fois qu’une usine ferme, ce sont des commerces qui disparaissent, des villes ou des régions entières qui périclitent, tandis que la demande globale de biens et de services ne cesse de fléchir. C’est aussi la nation qui s’appauvrit, puisqu’elle doit acheter à l’extérieur ce qu’elle ne peut produire : ainsi le déficit commercial de la France a été de 60 milliards en 1980. Or la facture pétrolière n’explique pas tout, puisqu’une part importante de notre déficit provient de nos achats aux Etats-Unis, au Japon et en Allemagne : peu à peu le marché français est conquis par nos partenaires, qui privent nos entreprises de débouchés… quand ils ne les rachètent pas.

Tels sont les faits, tels sont les chiffres qui ne peuvent exprimer les espoirs gâchés, la détresse morale et parfois matérielle de centaines de milliers de Français. Bien sûr, les chômeurs sont secourus. Mais maintenant les organisations charitables doivent parfois remplacer leurs dons en biens de première nécessité (vêtements par exemple) par une aide alimentaire : la misère est là, encore discrète, mais qui remplace peu à peu la gêne et la pauvreté.

QUE FAIRE ?

De tels faits suffisent à condamner la politique économique libérale. L’erreur fondamentale de Giscard d’Estaing a été de croire que le libre-jeu des lois du marché serait bénéfique et qu’un surcroît de « compétitivité » permettrait d’affronter victorieusement nos concurrents. C’était négliger la volonté de puissance de grandes nations industrielles et la concurrence sauvage des multinationales, qui rendent illusoire le critère de la compétitivité. Pour lutter contre le chômage, pour réduire notre déséquilibre commercial, il n’est d’autre solution que la protection des secteurs menacés. Mesure simple et efficace, qui est pourtant rejetée sans examen par la plupart des responsables politiques : le protectionnisme est considéré comme « dépassé » et confondu avec l’autarcie. Mais il ne s’agit pas de faire de la protection économique un système permettant aux industriels de vivre dans une sécurité dangereuse à long terme. La protection doit être temporaire, et limitée aux secteurs industriels qui en ont besoin : elle ne saurait donc être confondue avec le refus de tout échange avec l’extérieur. D’ailleurs, cette protection si « dépassée » est appliquée par les Etats-Unis et le Japon avec succès, et même par le gouvernement français quand il établit un visa technique sur le velours ou quand il négocie avec les Japonais une limitation de leurs importations automobiles. La protection du secteur textile est évidemment trop partielle et trop tardive. Mais celle de l’automobile a permis de maintenir le taux de pénétration des produits japonais à 3% alors que les ventes d’automobiles nippones se sont accrues en un an de 41,9% dans la CEE.

La politique appliquée en matière automobile doit être étendue à tous les secteurs victimes de la concurrence déloyale des entreprises et des pays étrangers. Non par nationalisme, mais par simple volonté de sauvegarde de notre potentiel industriel et de nos emplois. Toutefois, une telle politique ne saurait suffire, elle ne saurait pallier les fautes commerciales de Peugeot, ni les investissements à l’étranger. Mais l’Etat peut recourir à la nationalisation, définir une politique d’investissements permettant le redémarrage des secteurs en crise, et empêcher la « multinationalisation » des entreprises. N’en déplaise aux théoriciens libéraux, lorsque l’économie s’effondre, lorsque la liberté du travail est enlevée à un million et demi de personnes, lorsque la nation est en passe d’être colonisée, lorsque les travailleurs immigrés deviennent la cible de campagnes racistes, l’intervention de l’Etat est une nécessité qui répond à l’exigence commune de justice.

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Editorial du numéro 333 de « Royaliste – 5 mars 1981