Sur les marchés de l’Est européen, des femmes sont considérées comme des objets soumis à la loi de l’offre et de la demande. Battues, torturées, humiliées, elles enrichissent les réseaux du crime organisé courageusement dénoncés par une journaliste serbe.

Pendant qu’on polémique en France sur les traites négrières, fort heureusement disparues, les marchands d’esclaves prospèrent sur le continent européen et placent leur marchandise humaine sur les trottoirs, dans les bars et autres lieux de plaisirs tarifés.

Depuis l’éclatement du bloc soviétique, le commerce des femmes contraintes de se prostituer a pris une ampleur inouïe. On estime que, ces dix dernières années, deux cent mille femmes du sud-est européen ont été victimes de la traite ; cette activité engendre des profits considérables qui sont réinvestis dans d’autres secteurs de l’économie mafieuse de marché.

Bien entendu, nul n’ignore l’ampleur du phénomène et la condition épouvantable de ces jeunes femmes qui ont été parfois enlevées, souvent trompées par une offre d’emploi alléchante et qui se retrouvent entre les mains de truands qui les frappent, les violent et les torturent pour obtenir une totale soumission.

En France, le traitement médiatique du scandale fait trop souvent la part belle au voyeurisme, les services de police manquent de moyens et les dirigeants politiques mettent en œuvre des dispositifs légaux qui visent avant tout les étrangères. Poussées vers la clandestinité, les prostituées courent encore plus de dangers et sont encore plus menacées. Mais, dans les grandes villes, les apparences sont sauves et un discours compassionnel assorti de quelques condamnations morales accompagnent les mesures répressives.

Jelena Bjelica détruit l’hypocrisie des paroles et des actes et balaie la masse des clichés salaces. D’abord publié en Serbie, son livre (1) est celui d’une journaliste courageuse – on risque gros dans une enquête de ce genre – qui décrit avec précision les marchés aux femmes de Tchéquie et des Balkans, les méthodes des trafiquants internationaux, les supplices infligés à leurs esclaves, les réseaux dans lesquels la chair humaine est mise en circulation, et recyclée lors des opérations de revente. Les prix des femmes sont indiqués, ainsi que les tarifs des services proposés et la plus-value réalisée sur chaque passe par le proxénète. En ce domaine, l’économie de marché fondée sur une conception strictement utilitariste fonctionne à merveille…

Ce n’est pas tout. Jelena Bjelica ne se contente pas de décrire. Elle dénonce, preuves à l’appui, les nombreux complices des esclavagistes contemporains : dans divers pays de l’Est européen, des magistrats, des policiers, des dirigeants politiques participent à l’organisation du trafic, couvrent les opérations, touchent des dividendes, prennent part aux orgies avec les truands. C’est dire que les prostituées qui s’échappent et ceux qui les protègent ne sont nulle part en sécurité. Quant à l’implication des autorités dans la traite, le cas du Monténégro est examiné dans le détail.

Que faire ? D’abord briser l’image romanesque de la prostituée et montrer que les États ont à lutter contre une forme mondialisée de l’esclavage de masse qui frappe les femmes et les enfants : le livre de Jelena Bjelica est à diffuser selon cet objectif.

Il faut aussi reconsidérer les législations nationales et coordonner plus efficacement l’action internationale et, sur ce point encore, la journaliste serbe donne matière à réflexion. Il faut durcir la lutte policière et judiciaire contre les mafias mais sans criminaliser la prostitution : les prostituées contraintes ne sont pas du gibier que l’on pourchasse, mais des esclaves qui sont à libérer et à protéger. Tâche difficile, coûteuse, mais indispensable, que les pouvoirs publics – faisons un rêve – se devraient d’entreprendre au plus vite.

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(1) Jelena Bjelica, « Prostitution : l’esclavage des filles de l’Est », Paris-Méditerranée et Le Courrier des Balkans, 2005.

N.B. Le livre est publié avec le concours de la Fondation Roi Baudouin et le soutien de la Direction de la coopération et du développement de la Suisse. Il est regrettable que les pouvoirs publics français n’aient pas soutenu cet ouvrage salutaire.

 

Article publié dans le numéro 871 de « Royaliste » – 2005.